L'argent du contribuable continue à financer des terroristes palestiniens, par Simone Rodan-Benzaquen
Le 22 septembre 2025, à la tribune des Nations unies, Emmanuel Macron a reconnu l'Etat de Palestine. Cette reconnaissance, présentée par l'Élysée comme "conditionnelle", reposait sur des engagements écrits de Mahmoud Abbas datés du 9 juin : condamnation du 7 octobre, démilitarisation du Hamas et son exclusion de la gouvernance de Gaza, libération des otages, élections sous un an, réforme en profondeur de l'Autorité palestinienne (AP), et fin du système de paiements aux prisonniers et aux familles de "martyrs". Emmanuel Macron avait alors salué une "lettre d'espoir, de courage, de clarté".
Beaucoup d'entre nous — moi la première — avons mis en garde à l'époque contre cette décision. Non pas parce que nous serions opposés au principe d'un Etat palestinien aux côtés d'Israël, qui reste l'horizon politique le plus solide. Mais parce que la conditionnalité affichée n'était pas crédible. Reconnaître d'abord, exiger ensuite, en pariant sur la bonne volonté d'une Autorité palestinienne dont chaque promesse passée n'a été tenue qu'à reculons : c'était se priver de tout levier au moment même où l'on prétendait s'en donner un.
Rapport accablant
Sept mois plus tard, la démonstration est faite. Le Département d'Etat américain vient de publier son rapport au Congrès au titre du Taylor Force Act. Ce nom est celui d'un homme. Taylor Force, 28 ans, vétéran de l'armée américaine, diplômé de West Point, ayant servi en Irak et en Afghanistan, a été assassiné le 8 mars 2016 sur le port de Jaffa par un Palestinien qui s'en est pris au couteau à un groupe de touristes. Force était étudiant en MBA à Vanderbilt, en voyage d'études en Israël. Sa famille a découvert dans les semaines qui ont suivi que l'Autorité palestinienne versait à celle de son assassin une pension mensuelle au titre du "Fond des martyrs". Le Fatah, parti de Mahmoud Abbas, avait célébré l'attaque sur sa page Facebook. C'est de cette indignation qu'est née, deux ans plus tard, la loi américaine qui conditionne désormais strictement toute aide à l'AP à la fin de ce système. Les Américains ont fait le choix d'inscrire un nom et un visage dans leur droit. Les Européens ont fait celui de continuer à payer.
Le rapport, publié à la fin avril, est documenté, chiffré, accablant. En 2025, l'Autorité palestinienne a versé environ 156 millions de dollars à des terroristes condamnés et aux familles de Palestiniens tués en commettant des attentats. Parmi les bénéficiaires identifiés, cinq prisonniers libérés lors des échanges de février 2025 avec le Hamas, à qui l'AP doit environ 1,55 million de dollars d'arriérés cumulés — dont l'organisateur d'une fusillade qui a tué Eli Biton et blessé cinq autres personnes en janvier 2003, et deux des fabricants de la bombe de l'attentat-suicide du centre commercial d'Afula du 19 mai 2003, qui a fait trois morts et soixante-dix blessés.
L'Autorité palestinienne a habillé l'opération d'un nouveau nom — la Fondation nationale palestinienne pour l'autonomisation économique (PNEEI) — en affirmant que les versements seraient désormais fondés sur des critères socio-économiques. Le rapport américain conclut qu'il s'agit du même système, sous une autre étiquette. Le ministre des Finances palestinien actuel, Estephan Salameh, l'a lui-même confirmé publiquement en février 2026.
Que dire alors de la scène du 11 novembre 2025 à l'Elysée ? Aux côtés d'Abbas, Macron déclare devant la presse que celui-ci lui a "personnellement confirmé l'abrogation du système de paiement aux prisonniers" et "assuré qu'aucun versement ne serait plus effectué dans ce cadre". Le président français salue alors une "évolution essentielle à la crédibilité de l'Autorité palestinienne". Quelques heures plus tôt, à Ramallah, Abbas venait de limoger son ministre des Finances, Omar Bitar, précisément parce que ce dernier avait continué d'autoriser les paiements selon l'ancien mécanisme. Le geste a été interprété par Washington comme une preuve de bonne foi suffisante pour suspendre la menace de sanctions personnelles contre Abbas. Mais ni le limogeage de Bitar, ni les déclarations rassurantes faites à Macron, ni l'audit promis n'ont modifié la réalité documentée par les Américains : les paiements continuent. Personne, à l'Élysée, n'a depuis lors expliqué l'écart entre ce qu'Abbas a fait dire à Macron et ce que les chiffres montrent.
L'Union européenne, premier bailleur de l'AP
Et si ce n'était que la France. L'Union européenne est, depuis des années, le premier bailleur de l'Autorité palestinienne. En avril 2025, la Commission a annoncé une enveloppe de 1,6 milliard d'euros pour la période 2025-2027, dont 620 millions de soutien budgétaire direct via le mécanisme PEGASE. Cette aide n'est pas inconditionnelle : elle relève du règlement NDICI (UE) 2021/947, qui subordonne expressément le bénéfice de l'aide au respect des droits humains, de l'État de droit et des engagements internationaux des États bénéficiaires. La Commission elle-même a, en novembre 2025, publiquement "regretté" qu'"un récent versement ait été effectué aux familles de prisonniers, sur la base d'un schéma antérieur". Elle n'a pas suspendu les décaissements pour autant.
Les conditions, l'Union européenne les répète depuis quinze ans. Elle ne les a, à aucun moment, fait respecter. Pendant ce temps, l'argent du contribuable européen — donc français — finance, par effet de fongibilité budgétaire, une Autorité palestinienne qui verse des salaires aux assassins d'Eli Biton, aux fabricants de la bombe d'Afula, aux organisateurs d'attentats commis contre des civils. C'est une réalité politique, budgétaire et juridique qu'aucun gouvernement européen n'a jamais voulu regarder en face.
Quel est le message envoyé ? Aux Israéliens, à qui l'on demande légitimement d'accepter la perspective d'un État palestinien à leur frontière, on dit : peu importe que cet État rémunère le meurtre des vôtres. Aux Palestiniens qui font le choix du dialogue plutôt que celui de la violence, on dit : le dialogue ne paie pas, le terrorisme oui — et c'est nous qui payons. Aux Européens dont on prélève l'impôt, on dit : votre argent finance ce que vos lois condamnent.
La France et l'Union européenne ont elles-mêmes posé des conditions à leur aide. Elles disposent, dans le cas de l'Union, d'un instrument juridique précis — le règlement NDICI — qui fait du respect de ces conditions le fondement même de la légalité du décaissement. Et elles ont, par la voix de la Commission en novembre 2025 et par le constat américain d'avril 2026, la démonstration que ces conditions ne sont pas remplies. Continuer à verser dans ces circonstances n'est pas une négligence administrative : c'est un manquement à l'obligation de cohérence et de vigilance que les institutions européennes se sont elles-mêmes imposée. Il appartient au Parlement européen, à la Cour des comptes européenne, et, le cas échéant, à la Cour de justice de l'Union, d'en tirer les conséquences.
Reconnaissance, mais pas complaisance
La France, elle, a les moyens d'agir immédiatement. Elle doit reconnaître publiquement que les engagements pris par Mahmoud Abbas le 9 juin n'ont pas été tenus, suspendre son aide bilatérale jusqu'à vérification effective de la fin de tous les flux de paiement, et porter au Conseil européen l'exigence d'une application réelle de la conditionnalité NDICI au décaissement de PEGASE, conditionnée à un audit indépendant des comptes de l'Autorité palestinienne et de la PNEEI. La conditionnalité n'a de sens que lorsqu'elle est appliquée. Sans quoi elle devient un alibi pour ne rien exiger, c'est-à-dire le contraire de ce qu'elle prétend être.
Il ne s'agit pas de revenir sur la reconnaissance : un Etat reconnu reste reconnu. Il s'agit de cesser de confondre reconnaissance et complaisance, et soutien financier européen et chèque en blanc. Faute de quoi la France n'aura pas seulement perdu son levier diplomatique. Elle aura validé, par sa parole et par son argent, un système qu'elle prétend combattre.
*Simone Rodan-Benzaquen est Senior Envoy pour la Foundation for Defense of Democracies