Règlements de comptes en série liés au trafic de drogue : "Les enjeux sont tels que la vie humaine passe au second plan"
Deux morts à Cavaillon ; un mort à Avignon ; trois morts en cinq jours à Valence, et un quatrième ce mercredi ; quatre morts à Marseille, dont une femme de 43 ans, possible victime collatérale d’une tentative d’exécution qui ne la visait pas ; cinq blessés – dont trois graves – à Villerupt (Meurthe-et-Moselle), petite commune d’à peine 10.000 habitants… La liste, limitée à ce seul mois de mai, n’est pas exhaustive. Mais elle dessine une tendance pour le moins inquiétante.
Ancien membre d’une brigade des stups, désormais délégué national investigation du syndicat Unité SGP Police-FO, Yann Bastière partage le sentiment général d’une "nette dégradation de la situation sur le terrain". "Le trafic, la guerre de territoire pour qu’une équipe tienne un quartier, tout cela ne date pas d’aujourd’hui, dit-il. Ce qui a changé en revanche, et de façon spectaculaire, c’est la banalisation de la violence, voire de l’ultra-violence".
Dans ce nouveau schéma, "le moindre participant au réseau est armé, quelle que soit sa place dans la pyramide". Et les rafales de balles tombent "pour un oui, pour un non".
"Les sommes en jeu sont devenues tellement énormes, tellement dingues, que la vie humaine passe souvent au second plan", poursuit Yann Bastière. D’autant que chaque élimination d’un maillon d’un clan rival est aussi l’occasion, pour l’exécutant, de "ramasser quelques milliers d’euros et surtout de prendre du galon dans l’organisation".
A Marseille, du jamais-vu depuis 40 ansDans ce panorama sanglant, le cas de Marseille retient forcément l’attention. Depuis le 1er janvier, 21 personnes y ont perdu la vie dans des règlements de comptes, contre 32 sur l’ensemble de l’année 2022. "On assiste là-bas à une vague sans précédent depuis près de 40 ans", souligne Michel Gandilhon, expert associé au Cnam et auteur de Drugstore : drogues illicites et trafics en France (éditions du Cerf).
Narcoterrorisme et tueurs à gagesÀ la lumière des dernières fusillades à l’arme de guerre, le responsable syndical s’alarme d’une "sud-américanisation" de la capitale des Bouches-du-Rhône. "Mes collègues locaux parlent désormais de narcoterrorisme. Vous avez des têtes de réseau qui pilotent tout à distance, depuis l’étranger, via des téléphones et des messageries cryptées, et dans les quartiers des équipes très structurées, du haut en bas de l’échelle. On voit même apparaître des tueurs à gages, sur le modèle des sicarios, chargés d’exécuter des cibles sur contrat. Des bandes, on est passé aux gangs."
Sans atteindre partout les mêmes niveaux, la problématique semble gagner du terrain, comme l’a montré l’épisode de Villerupt. D’après des données révélées par Le Monde, "122 homicides et tentatives d’homicides entre délinquants" – un agrégat créé en 2021 – ont été recensés entre le 1er janvier et le 16 mai en France. Bien plus que les 80 enregistrés sur la même période en 2022.
Tout en rappelant que "chaque cas est particulier et ne peut être réduit à une cause unique", Michel Gandilhon décèle "une forme de logique" dans la trajectoire observée à l’échelle nationale.
"Le marché de la drogue a énormément grossi ces vingt dernières années en France, rappelle-t-il. Le produit principal a longtemps été le cannabis. Mais depuis une dizaine d’années s’est adjoint la cocaïne, qui génère des profits bien plus élevés. On se retrouve sur un marché hyperconcurrentiel et des enjeux financiers encore supérieurs. Autant d’éléments qui favorisent potentiellement le recours à la violence."
Tous produits confondus, le trafic de drogue génère un chiffre d’affaires annuel estimé à environ 3 milliards d’euros en France. Le marché hexagonal est soutenu par une consommation exponentielle. Le rapport 2022 de l’Observatoire français des drogues et tendances addictives (OFDT) chiffre à 5 millions le le nombre d’usagers de cannabis (dont 850.000 quotidiens), et à 600.000 pour la cocaïne. Cette hausse de la demande, et donc de l’offre, a débouché sur un record historique de saisies : les forces de l'ordre ont intercepté l’an dernier 157 tonnes de stupéfiants, dont 128,6 tonnes de cannabis.
Les anciennes "instances de régulation" ont disparuSi les délinquants ont la gâchette plus facile, c’est aussi parce qu’une forme de "régulation de la criminalité, telle qu’elle pouvait exister il y a quelques décennies, n’existe plus. On est désormais dans une situation plus anarchique, faute de grande figure capable d’imposer une paix", juge l’expert.
Question : les rafales de balles et les effusions de sang vont-elles continuer à se multiplier de façon quasi-inéluctable en France ? "Le tableau est sombre, je suis assez pessimiste", répond Yann Bastière, qui déplore au passage l’insuffisance des moyens d’investigation ("On vide la mer à la petite cuiller. Et encore, parfois la cuiller est percée…").
Michel Gandilhon est plus nuancé. "C’est difficile à dire. Certes, il y a moins d’instances de régulation. Mais les trafiquants, aujourd’hui comme hier, restent avant tout des commerçants. Ils n’ont donc pas intérêt à se livrer une guerre sans fin, qui va attirer l’attention sur eux, provoquer une réaction de la police et possiblement faire fuir les clients. Tout cela, au final, est quand même préjudiciable pour les affaires."
Stéphane Barnoin
Un rajeunissement inquiétant
Une note interne du ministère de l’Intérieur, dévoilée le 21 mai dans les colonnes du Monde, pointe du « rajeunissement » des victimes des règlements de comptes en France entre janvier et mi-mai 2023. Dans le détail, 58 % des tués et blessés (44 sur 73) ont moins de 25 ans ; neuf d’entre eux ont même moins de 18 ans.Les dernières données rendues publiques par Beauvau ne traitent que des homicides (hors tentatives donc). Sur la période 2016-2021, les règlements de comptes ont fait en moyenne 61 morts par an dans le pays. 8 % des victimes étaient âgées de 10 à 19 ans, et 48 % de 20 à 29 ans. Du côté des auteurs, 6 % avaient moins de 18 ans. 40 % des mis en cause avaient entre 18 et 24 ans, et 43 % de 25 à 39 ans.