Bénédiction d'utérus, recettes de placenta... Doulas, quand la grossesse alternative dérape
Quand Gabriela a perdu les eaux, elle s’est ruée sur son téléphone. Au bout du fil, ni ambulance ni sage-femme. Juste la voix rassurante d’Alix, sa "doula". Une femme à tout faire, trouvée sur Instagram, embauchée pour l’épauler durant sa grossesse. Comme elle, de nombreuses "accompagnantes" proposent leurs services, pour "enfanter mieux". C’est Alix qui a amené Gabriela au CHU de Grenoble, où elle avait prévu d’accoucher. C’est aussi Alix qui lui a fait remplir son "projet de naissance", dans lequel elle détaille ses conditions : pas de péridurale, et la salle "nature", la moins médicalisée de la maternité. C’est encore Alix qui lui tient la main alors qu’elle hurle. Officiellement, c’est juste une amie. Autrement, la maternité ne l’aurait pas acceptée : trop de risques d’interférences avec les soignants.
Apparue en France dans les années 2000, la pratique de "l’accompagnement à la naissance" bénéficie d’un nouveau souffle avec la crise de l’hôpital et le développement des réseaux sociaux. Face au manque de temps, à la surmédicalisation et à la médiatisation de cas de violences obstétricales, les doulas vendent une écoute "complémentaire", un retour d’expérience de mère à future mère, et quelques tâches d’assistance à la personne. La garantie d’une gestation "luxueuse" et "hors du temps", moyennant une soixantaine d’euros de l’heure. Un mirage, pour l’Ordre des sages-femmes. "Les doulas profitent des dysfonctionnements pour s’immiscer dans le système, mais beaucoup de leurs promesses sont a minima irréalistes", affirme Anne-Marie Curat, sa trésorière. Derrière l’apparence anodine des services proposés, les professionnels de santé craignent que ces "accompagnantes" improvisées, dépourvues de formation médicale ou psychosociale, n’éloignent du soin les futures mères.
Loin de ces critiques, les clientes se trouvent au rendez-vous. Face à une demande en augmentation, les formations pour devenir doula sont désormais pleines quatre mois à l’avance. "Certaines ont même multiplié leurs capacités par dix en deux ans", constate Flora Jimenez, cofondatrice de l’Annuaire des doulas, qui enregistre 137 praticiennes francophones. Un chiffre loin d’être exhaustif, même s’il n’existe aucune statistique officielle sur cette profession non reconnue. Avec une amie, Flora Jimenez a lancé la semaine des doulas début mai. Au programme : conférences sur le "cycle féminin", karaoké "connecte-toi à ta puissance", ou encore discussions sur la pratique à l’étranger, très populaire dans les pays anglo-saxons.
"Du grand n'importe quoi s'y glisse trop souvent"
Elise, 36 ans, s’est laissée tenter pour sa seconde grossesse : "Je voulais gagner du temps, et du réconfort." Quand l’accompagnement reste pragmatique, il peut être utile à qui peut se le permettre, assure cette responsable marketing en région parisienne. Sauf qu’en l’absence de réglementation, toutes sortes de pratiques coexistent. "Sur Instagram, beaucoup de doulas distribuent des conseils ésotériques ou des recettes pour manger son placenta. Ce n’était pas du tout ce que je recherchais", déplore Elise. C’est un peu la loterie. Ici, une accompagnante se cantonne à faire le thé, une lessive et à raconter ce qu’elle a vu d’autres accouchements. Là, une autre propose rites et exercices spirituels pour rendre la grossesse plus "naturelle".
"Du grand n’importe s’y glisse trop souvent", résume Cyril Vidal, du collectif No Fake Med, qui dénonce les dérives liées aux thérapies alternatives. "Beaucoup de doulas proposent des massages aux huiles essentielles. Combien savent que certaines contiennent des composés neurotoxiques qui favorisent les fausses couches et nuisent au fœtus ?" s’interroge-t-il. En 2008, l’Académie de médecine avait déjà remis un avis au vitriol sur ces pratiques. L’institution considérait "l’immixtion" de ces personnes "insuffisamment formées" comme un "danger" pour la femme enceinte. Anne-Marie Curat, de l’Ordre des sages-femmes, se souvient d’une plainte qu’elle a déposée dès 2008 contre une doula qui menait sans autorisation des accouchements à domicile. Un bébé était mort, et l’affaire avait nourri une commission parlementaire. L’Agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine indique à L’Express avoir été saisie récemment de faits similaires.
Dans le viseur de la Miviludes
Les professionnels de santé s’inquiètent aussi des orientations spirituelles de certaines séances. "Souvent, c’est l’occasion de transmettre des préceptes new age, tendance antivax, selon lesquels nous serions en meilleure santé loin de la médecine traditionnelle", déplore Pascale Mathieu, présidente du Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes. Si croyances, religions et rites relèvent de la liberté de chacun, des doulas intègrent dans leur offre des prestations controversées. Comme de se "reconnecter avec le féminin sacré". Un courant dans le viseur de Mission interministérielles de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), qui alerte sur la vulnérabilité particulière des femmes enceintes. "Ce sont juste des rites anciens, qui permettent de reprendre le pouvoir sur son corps, en se réconciliant avec sa part de féminité", s’étonne une doula.
Problème : selon ce précepte, mener à bien une grossesse serait une affaire de volonté et d’humeur. Des idées fausses et culpabilisantes, surtout en cas d’incident. Egalement dans le viseur de la Miviludes, la "bénédiction de l’utérus" : un "soin" qui harmoniserait l’organe, "physiquement et énergétiquement". "Il aide à résoudre les troubles d’infertilité, les douleurs prémenstruelles, l’endométriose et autres affections de l’utérus", détaille une doula sur son site. La dérive thérapeutique n’est alors plus très loin.
Parmi les doulas proposant de tels rites, beaucoup brandissent une certification "Quantik doula". Un sésame décerné par l’"école" du même nom, fondée par la Québécoise Karine Laseva. Une des têtes d’affiche de la communauté francophone, qui facture ses formations 3 450 euros pour 120 heures principalement sous forme de vidéo, auxquelles il faut ajouter 1 200 euros pour réserver sa place. Le cursus, ni qualifiant ni reconnu, prévoit certes une session de "médecine basée sur les preuves". Mais la plupart des séances s’avèrent très ésotériques. Un chapitre est voué à la "sexualité sacrée". Le cours promet d’explorer "l’anatomie du plaisir" et d’aider à trouver sa "signature vibratoire". Un autre explique la "préconception alchimique". L’idée ? Eveiller la conscience de la femme enceinte, pour qu’elle puisse "appeler son enfant" et que son arrivée sur Terre se passe bien…
Des connaissances que Karine Laseva assure tirer de ses multiples grossesses, et de son implication dans une communauté de femmes qui enfantent seules. Sur YouTube, elle raconte qu’une doula pratiquant des accouchements sans autorisation lui aurait "ouvert les yeux" : "Elle m’a initiée au quantik […], la dimension de l’invisible. Le quantik, c’est la façon dont nos pensées ont un impact sur le visible". Et de décrire comment son mentor "sentait" l’état de santé des bébés, "grâce aux particules, aux odeurs qui flottent"…
Face aux critiques, les associations qui fédèrent les doulas avancent de nombreuses références scientifiques. Leur accompagnement réduirait de 50 % le risque de césarienne, de 25 % la durée du travail, de 60 % le recours à la péridurale. Des études sérieuses, mais portant sur des pays où les doulas remplacent les sages-femmes, trop rares ou trop chères, comme les Etats-Unis. Toute extrapolation à la France, où les sages-femmes sont prises en charge, s’avère donc impossible.
Recettes de placenta, féminin sacré et dimension de l’invisible… Juliette en a eu assez. Doula en région parisienne, la jeune femme a créé un compte Instagram pour pourfendre les conseils pseudoscientifiques ou farfelus de certaines consœurs. "Moi aussi j’adore les cailloux et brûler de la sauge, mais qu’est-ce que ça vient faire dans l’organisation d’une grossesse ?" assène celle qui se fait appeler We Can Doula sur les réseaux. De quoi glaner de l’audience, et pas mal d’ennemis. Elle assume et défend un métier terre à terre : "Je suis comme une organisatrice de mariages, sauf que j’aide à planifier les naissances". Naissance pluvieuse, naissance heureuse ?