Dans les pas de Montaigne, sur le GR 89 entre Thiers (Puy-de-Dôme) et Lezoux (30 km)
« Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne fonctionne pas si mes jambes ne l’agitent. Ceux qui étudient sans livres en sont tous là. » Extrait des Essais de Montaigne.
Trente kilomètres pour finirLa veille, j’ai quitté les montagnes pour redescendre à Thiers retrouver mes repères, mes collègues et mes proches.
Sur ce Chemin de Montaigne que je pratique depuis plusieurs jours, la cité des Couteliers aurait pu constituer pour moi l’ultime étape. Mais la perspective qu’il puisse exister un « après », comme une invitation à poursuivre ce GR 89 jusqu’à son terme, en Creuse, m’était apparue judicieuse au moment de préparer ce voyage.Il me restait donc à relier Lezoux soit dix minutes en voiture mais pour moi une journée de marche et 30 km.
Il en est ainsi, sur ce tronçon du Chemin de Montaigne, le tracé ne longe pas la D2089 mais serpente dans la plaine enfilant les nombreux hameaux traversés comme des perles.
Maquereau et farandole de pâtisseriesPour l’heure, je traverse la Dore à hauteur de Pont-de-Dore et me ravitaille dans la boulangerie la plus proche.
En ce samedi matin, les habitués font la queue et lorgnent sur la farandole de quiches, de pains et de pâtisseries. La spécialité « Pescadorette » a déjà déserté les rayons, victime de son succès. Je me rabats sur une baguette céréale pour consommer ma boîte de maquereau quotidienne. Par expérience, j’opte depuis longtemps pour cette ration des océans parfaitement calibrée, compacte et qui ne salit pas. Je laisse le saucisson et autre saint-nectaire aux randonneurs plus organisés, plus soigneux ou, au contraire, moins regardant sur la propreté de leur sac.
En remontant la route de Courpière, je passe saluer les bénévoles du CSP Basket qui organise, ce même jour, l’événement des 24 heures de basket. Géraud Vallard, à la tête du club, s’étonne à peine de mon accoutrement en me reconnaissant. « Nous ne dormons pas beaucoup depuis une semaine mais tout est prêt pour accueillir le public et les 90 bénévoles sont sur le pont », me lance-t-il, entre deux coups de fil.
L’ambiance électrique me laisse pantois. Je retourne vite vers mes chemins plus silencieux.
Un dernier coup d’œil au grün de Chignore sur ma gauche et j’attaque le vif du sujet sur une petite route qui va droit vers l’ouest.
Forêt et taillisDès les premiers pas, je sens que cette dernière étape ne sera pas des plus surprenantes. Les lignes s’étendent à n’en plus finir. La plaine ronronne dans un silence pesant. Je comprendrai à la fin que l’intérêt de cette étape ne réside pas dans le déroulé à proprement parler mais sur des points très précis qui valent tout de même le détour.
À commencer par cette grande forêt de chênes et de pins, peu après Saint-Jean-d’Heurs, qui constitue un des seuls îlots de fraîcheur de l’étape. Une forêt que l’on nomme « bois » dans cette partie du territoire et qui témoigne des plus grandes étendues encore qui recouvraient la plaine, autrefois. De grands arbres qui ont servi de charpente pour les maisons en pisé à trois niveaux, recouvertes de tuiles romanes. Une architecture typique de ce secteur.
Longeant le Chemin de Montaigne, les taillis sont également bien présents. De petits arbres coupés périodiquement tous les vingt ou trente ans et qui, à l’époque, pouvaient servir de combustible pour les fours des potiers.
Vider ses calculs au sommet du volcanQuelques kilomètres plus loin, un détour me mène à la tour de chasse de Saint-Jean-d’Heurs. Cette vieille bâtisse aux créneaux de pierre, cachée par la broussaille, trônait jadis au milieu des champs de la noblesse.
À quelques pas, le seul point de vue du parcours offre un panorama sur la chaîne des puys. Le puy de Dôme n’est plus qu’à quelques kilomètres.Montaigne, dans son périple relaté dans le Carnet de voyage, détaille son ascension au sommet du volcan. « Lundi 20, je partis au matin, et, sur le haut du puy de Dôme, rendis une pierre assez grande, de forme large et plate, qui était au passage depuis le matin, et l’avais sentie le jour auparavant seulement au bout de la verge, et comme elle voulut choir en la vessie, la sentis aussi un peu aux reins. Elle n’était ni molle ni dure. »
Monter sur le puy de Dôme et se soulager de calculs dans la vessie ? L’anecdote, aux dires des historiens, semble tout de même peu probable. Montaigne, qui souffrit une partie de sa vie de coliques néphrétiques, a dû s’épargner les efforts inutiles.
Les derniers kilomètres avant la cité des Potiers sont toujours aussi monotones et il me tarde d’arriver. Peu avant Lezoux, je traverse un dernier chemin exceptionnel bordé d’immenses chênes centenaires. Ce Chemin-du-vieux-chêne, le bien nommé, constituera ma ligne d’arrivée. Je souhaite rester sur une bonne note. Les derniers hectomètres dans la banlieue de Lezoux ne sont qu’anecdotiques. Après plus de 100 km à pied et en solitaire, mon itinérance prend fin.
Montaigne, c’est ici que je te quitte. Un jour peut être, je me rendrai comme toi jusqu’à Bordeaux par ce GR 89 qui s’arrête pour le moment dans la Creuse. Mais qui grâce à la volonté de tous les acteurs gravitant autour du projet, pourrait bien filer jusqu’en Gironde.
L’avenir est en marche.
Yann Terrat
Pratique. Renseignements sur les itinéraires du Chemin de Montaigne, les hébergements, lieux à découvrir sur le site www.ffrandonnee.fr et chemin-de-montaigne.jimdofree.com.
Chemin de Montaigne. Tout l‘été, La Gazette part sur le Chemin de Montaigne. Sept étapes et plus de 100 km de Montverdun à Lezoux, en randonnée et en itinérance, à la rencontre du patrimoine, des paysages et des habitants de ce vaste territoire. En septembre 1581, Michel de Montaigne part de Rome pour rejoindre Bordeaux où il vient d’être élu maire. Un périple qu’il décrit dans son Journal de voyage (Folio Classique). Le Chemin de Montaigne (GR 89) reprend ce parcours sur 324 km, d’est en ouest, de Lyon à Felletin dans la Creuse.