"On est toujours inquiets mais là, ça prend des proportions énormes" : le Secours populaire du Puy-de-Dôme au rythme de l'inflation
Deux cabas bien remplis, des légumes dans le chariot à roulettes qu’elle tire derrière elle et un peu de baume au cœur. Fatiha repart avec de quoi passer les prochains jours plus sereinement. Depuis deux ans, elle vient chaque semaine faire ses courses à l’épicerie du Secours populaire de Clermont-Ferrand. Au début, il s’agissait juste d’un petit coup de pouce.
Des produits trop chers en supermarchéFatiha a 57 ans, un fils malentendant qui vit encore à la maison et un travail à temps partiel pour lui assurer des revenus malgré ses problèmes de santé. Avec l’inflation, les prix des produits alimentaires vendus en grande surface sont devenus, progressivement, trop élevés pour son budget.
L’huile, par exemple, c’est affreux. Même les marques “éco” sont chères, maintenant. Mon mari était à la retraite, il a repris le travail. Je lui ai trouvé quelques heures de ménage, avec moi.
Le couple ne se rend désormais au supermarché que pour les articles introuvables ici. « On est obligés de se priver. Le moral fait comme ça », dit-elle en mimant une pente vers le bas.
70 nouvelles familles bénéficiaires ce mois-ciLe local de l’association a l’air d’une supérette avec son rayon hygiène, ses bacs de produits frais en libre-service et ses étals de légumes du potager. « Sauf que nous, on accompagne les gens. On leur redonne la possibilité de manger ce qu’ils veulent. Vous savez, la première chose que la pauvreté supprime, c’est ça, c’est le choix », répète Nicole Rouvet, la présidente départementale.Produits frais, fruits et légumes, conserves, savons, serviettes hygiéniques... L'épicerie du Secours populaire se présente comme un supermarché classique, "l'accompagnement des bénéficiaires" en plus.
En arrivant à la caisse, on présente aussi sa carte. Celle de bénéficiaire, réattribuée tous les six mois après étude du dossier. Cette fois-là, Fatiha a payé 25 € pour « tout ça ». Une semaine de repas pour trois, voire quatre si leur petit-fils vient les voir.
Les bénévoles n’ont qu’à regarder le nombre de familles récemment inscrites pour voir « qu’un truc ne va plus. » Il y en a déjà soixante-dix ce mois-ci, habituellement l’un des plus calmes. « Ce qui signifie que tout ce monde n’est pas parti en vacances cette année », analyse Nicole Rouvet.
Peu de départs en vacances cette annéeParmi les bénéficiaires restés ici tout l’été, Siham et son époux ont renoncé à leur voyage lorsqu’ils ont vu le prix de l’essence grimper. « On va tout le temps au Maroc en voiture avec les enfants et ça nous coûte 2.500 €. Cette fois, on en aurait eu pour plus de 4.000 €. Aucune chance?! On a abandonné l’idée », témoigne cette intérimaire de 37 ans.
Comme dans la plupart des cas, c’est l’aide alimentaire que la mère de famille est venue solliciter au Secours populaire, il y a six mois.
« Mon mari aussi est en intérim, c’est instable. On n’arrivait plus à acheter ce que l’on voulait au supermarché. Ici, les fruits et légumes sont à 50 centimes le kilo. Il n’y a rien à dire. »
Les enfants vont pouvoir profiter des loisirs et sorties organisées par l’association. « Ça fait mal de les laisser deux mois à la maison, les quatre partagent la même chambre », déplore celle qui espère « vite trouver un autre travail. » Pour envisager un déménagement et « laisser la place à d’autres » dans les rayons de l’épicerie.Plus de 1.300 familles ont poussé la porte du Secours populaire à Clermont pour la première fois, depuis le début de l'année
Moins de 8 euros par jour pour vivreSoixante-dix familles, cela représente plus de 200 personnes, dont 40 % d’enfants, qui vivent dans un foyer où il reste moins de 8 € par personne pour vivre chaque jour. « Depuis le début de l’année, on a eu 1.320 nouvelles familles. On se prend une crise Covid, une autre sur le prix de la nourriture et encore une sur celui de l’essence », résume Christelle Giral, la responsable du secteur alimentaire au sein de l’antenne. Et à chaque vague, il faut penser aux stocks.
On est toujours inquiets de savoir si on aura assez. Mais là, ça prend des proportions énormes.
Les produits du Fonds européen d’aide aux plus démunis sont moins nombreux. « Plus personne ne répond aux appels d’offres sur l’agroalimentaire, du fait de la guerre », explique Christelle Giral. Il y a bien les ramasses quotidiennes dans les magasins partenaires… Mais, là encore, « on récupère les restes des restes », peste la présidente. Les dons financiers de particuliers sont aussi en baisse.
Les légumes du potager du Secours populaire, à Gerzat, sont vendus à l'épicerie.Des initiatives pour être plus autonomePuisque ce n’est plus suffisant, l’association cherche des solutions pour être moins dépendante d’autres structures. Sa ferme maraîchère créée en janvier à Gerzat en est une, « pour que même les plus précaires puissent manger de la bonne nourriture. » Salades, échalotes et aubergines ont déjà trouvé leur place dans le chariot de Fatiha.
Lisa Douard
Photos Renaud Baldassin