Éleveur de la Bourgogne au Dakota
«C’est un homme formidable et passionnant. » Lorsque le grand reporter Florent Muller se souvient de sa « très belle rencontre » avec Bernard Barnaud et sa famille dans le Dakota du Sud, il évoque une « grande chance ». Le journaliste de télévision avait suivi cet agriculteur français installé aux États-Unis dans le cadre d’un reportage pour l’émission 13 h 15, le dimanche… sur France 2, diffusée le 1er novembre 2020 (et toujours accessible gratuitement en replay sur france.tv), en pleine période d’élection présidentielle aux USA.
L'exploitation, qui compte 500 vaches et 300 moutons sur d’immenses étendues, est sans nul doute considérée comme modeste aux USA.« Toute ma famille, en France, ils sont républicains. Mais seulement, les républicains de la France sont plutôt comme les démocrates d’ici », analysait d’ailleurs Bernard Barnaud dans la première séquence de ce long reportage télévisé. Une France que cet éleveur du Brionnais, avec des parents natifs de toutes petites communes voisines – « À l’époque, pour les gens, en se mariant à une fille du village voisin, c’est presque comme si mon père avait épousé une étrangère… » –, a quittée pour les États-Unis en 1974. Sans imaginer, cette année-là, que c’est outre-Atlantique qu’il passerait la quasi-totalité du reste de sa vie.Ce jeune homme curieux, après des études au lycée agricole de Ressins, dans le nord de la Loire, voulait simplement, se souvient-il aujourd’hui, « voir un autre mode de vie ». Celui merveilleux des rangers, des cow-boys…
Ne surtout pas avoir d’histoire d’amour avec une fille…
Avec un engagement, pour pouvoir revenir en France sans regret : « Ne surtout pas avoir d’histoire d’amour avec une fille ». Promesse non tenue. « J’en ai rencontré une lors d’un mariage. Le coup de foudre ! Cela fait 41 ans que nous sommes mariés aujourd’hui et nous avons eu huit enfants (aux prénoms français). Ce n’était pas prévu au départ, mais c’est très bien comme ça », se félicite-t-il aujourd’hui. Même si la vie a parfois été très difficile pour ce couple. Un fils aîné qui meurt noyé à l’âge de deux ans. Vraiment pas beaucoup d’argent. Des métiers durs, notamment dans une grande entreprise de forage de pétrole du Wyoming, ou dans une mine de charbon, afin de subvenir aux besoins de cette grande famille.Bernard Barnaud et Laurie se sont mariés quelques mois après s’être rencontrés, il y a 41 ans maintenant. Photo fournie par Gilles Barnaud.
« On a tout commencé à zéro, ça prend une génération. Mais petit à petit, de fil en aiguille, on a réussi à construire notre nid. Monter un petit troupeau. Acheter une ferme, en 1993… » Car Bernard Barnaud, dont le père était un marchand de bestiaux implanté dans le sud de la Saône-et-Loire, a toujours eu « l’âme d’un éleveur ».
"Bayer et Monsanto ne sont pas les compagnies que je préfère"Déjà à l’âge de 5 ans, « c’est les bêtes qui m’intéressaient. Je n’avais pas d’attirance pour l’école. Je ne me voyais pas travailler plus tard dans autre chose que l’agriculture. »Même s’il a quitté la « France profonde » et ses terres natales du Brionnais, Bernard Barnaud vit toujours à la campagne, au milieu des immenses plaines du Dakota du sud. Photos capture d'écran France 2.
Alors il n’oublie pas, plus de quarante-cinq ans après avoir quitté l’Hexagone, d’où il vient. « J’ai la chance d’avoir grandi dans le Brionnais et la région roannaise. Avec des prairies naturelles où l’on utilise très peu de produits chimiques. » S’il vit aux États-Unis, le pays de tous les excès, Bernard Barnaud n’en reste pas moins « 100 % pour le bio. D’ailleurs, ça me chiffonne de voir que certaines régions de France ont adopté le système américain, avec de grosses sulfateuses qui empoisonnent les sols. Clairement, Bayer et Monsanto ne sont pas les compagnies que je préfère », prévient-il.
La vie de paysan, on a ça dans le sang.
Bernard Barnaud est d’ailleurs devenu inspecteur biologique, pour promouvoir une agriculture saine dans un pays où « moins de 1 % des agriculteurs sont dans le bio ». Son exploitation, qui compte 500 vaches et 300 moutons sur d’immenses étendues, est sans nul doute considérée comme modeste aux USA. Parmi les bovins en sa possession, une dizaine de charolaises vivent là, comme un clin d’œil aux terres natales de l’éleveur. « Elles vivent entre elles et ne se mélangent pas au reste du troupeau », se marre-t-il.
Pour Bernard Barnaud, ici en train de prier avec sa femme et l’une de ses filles, devant la messe diffusée à la télévision, il est important que Joe Biden s’affiche comme catholique.
Pour l’épauler dans les travaux de la ferme, il peut compter sur certains de ses garçons, à la « force herculéenne ». Ce sont d’ailleurs d’émérites joueurs de football américain. De solides gaillards qui ne craignent pas le rude climat du Dakota, avec des températures pouvant descendre jusqu’à - 30 °C ! Un froid polaire que Bernard Barnaud a d’ailleurs enduré chaque hiver durant de très longues années sur un tracteur sans cabine…
Plus français ou américain aujourd’hui ?Pas de quoi l’avoir découragé pour autant. Chez les Barnaud, « la vie de paysan, dans la famille, on a ça dans le sang ». Avec une longue lignée d’éleveurs réputés de bovins de race charolaise derrière eux. Le fameux marché de Saint-Christophe-en-Brionnais a même été institué par un aïeul de la famille du côté maternel, il y a plus de cinq cents ans. C’est en tout cas ce qu’affirme son frère Gilles, qui vit en France, à Roanne.Bernard Barnaud, un homme passionnant aux convictions fortesMais après quatre décennies et demie passées aux États-Unis, Bernard Barnaud se sent-il désormais plus français ou américain ? « C’est partagé, je suis les deux », répond-il avec l’accent de l’oncle Sam plutôt que celui d’un tonton sud-bourguignon.
Il préfère les salades, choux et pommes de terre du jardin aux fast-foodsL’essentiel n’est de toute façon pas là. Ici ou ailleurs, ce qui compte pour Bernard Barnaud, c’est de préférer les salades, choux et pommes de terre du jardin aux fast-foods. Mais surtout d’avoir élevé ses enfants à la campagne, de les voir s’attacher à la ferme.L'émission de "13h15 le dimanche", toujours accessible en replay aujourd'hui, a été diffusée une première fois le 1er novembre sur France 2.Dans « un refuge où ils ont pu grandir tranquillement ». Avec « une très bonne mère », une femme « très intelligente », dont il semble toujours aussi amoureux aujourd’hui. Pour vivre une existence formidable et passionnante…
Conditions de l’interview.
C’est à 14 heures en France, et donc 6 heures du matin dans le Dakota du Sud, avant de procéder au « tri des veaux », dans un parc à bestiaux réparé la veille, que Bernard Barnaud nous a accordé une longue interview téléphonique. Durant près de deux heures, cet homme loquace a accepté pour nous de revenir sur son incroyable parcours.
Très hostile à Donald Trump.À cause du Covid, Bernard Barnaud et sa famille n’ont pas pu se rendre à la messe pendant plusieurs mois. Qu’à cela ne tienne, grâce à la télévision, le rituel de l’office religieux dominical n’a pas été abandonné pour autant. Et c’est Laurie, l’épouse de Bernard, qui distribue « le corps et le sang du Christ », sous la forme du pain et du vin qu’on trouve dans la maison. Le couple est heureux de voir que le nouveau président des États-Unis, catholique, semble être « un homme bon ».Contrairement, selon Bernard Barnaud, à son prédécesseur, « complètement sans cœur. Je me rappelle encore du jour où Trump a été élu il y a quatre ans : j’étais au volant de mon camion, je me suis arrêté et j’ai pleuré. Il ne s’est pas occupé du pays, mais de lui-même. C’est un narcissique qui se croit l’homme le plus beau et le plus intelligent du monde. Je suis content qu’on en soit débarrassé. »