Le point de ...
On utilise le point de suspension au quotidien dans nos conversations écrites, sans vraiment connaître sa signification, sa portée. Julien Rault, à travers son ouvrage, nous invite à découvrir l’histoire du point de suspension. Bien plus, tout au long des huit chapitres qui composent le livre, l’auteur dissèque son emploi depuis sa création et attire, de ce fait, notre attention sur les rapports que nous entretenons avec le langage ainsi qu’avec nos semblables.
Julien Rault nous apprend, dans le premier chapitre, que l'apparition du point de suspension est relativement récente, elle remonte au XVIIe siècle. Parmi les signes que l'on utilise aujourd'hui, seuls les les guillemets et le tiret sont empruntés aussi récemment. Cette apparition tardive du point de suspension est principalement due à sa marginalité. Il est employé pour la première fois dans le théâtre imprimé français du début du XVIIe siècle. L’une des premières occurrences que l’on peut rencontrer en langue française figure dans l’édition originale de Mélite de 1633. Ce qui permet de situer l’invention du signe dans les années 1630. Cependant, le nombre de points restera longtemps indécis, participant ainsi à retarder, faute de véritable signifiant, l’intronisation de l’élément au sein des signes de ponctuation. Le point de suspension va être désigné par plusieurs dénominations au début. Dans cette optique, nous pouvons citer entre autres : point interrompu , points multiples , points de coupure , points poursuivant . Ce n’est qu’en 1752 selon Alain Rey que le nom « points de suspension » est attesté.
Dans la seconde partie de son ouvrage, Julien Rault s’attarde surtout à définir et à mieux expliciter les caractéristiques du point de suspension. Il indique ainsi que ce signe a acquis une morphologie uniforme vers le milieu du XIXe siècle. Partant, cela a entraîné la plurivocité, la polyvalence et la polysémie du signe, posant une pléthore de problèmes à ceux qui essayaient d’en saisir l’essence. Dans cette perspective, l’iconicité du signe peut être comprise comme un allégement de l’écriture linéaire, désignant le lieu où le propos aurait dû être. À en croire Julien Rault, le dénominateur commun lié à l’interprétation du pont de suspension « se fonde sur la valeur de latence , au sens plein : le signe en trois points fait apparaître que quelque chose est susceptible d’apparaître » 1 .
Julien Rault analyse dans le troisième chapitre quelques représentations métaphoriques de l’imaginaire du point de suspension. À cet effet, il évoque le caractère équivoque de ce ponctuant dans les textos. Le point de suspension traduit, dans ces conditions, une forme d’ambiguïté sexuelle. Le point de latence, mi-dire suggestif, est alors mentionné sous la forme d’un silence révélateur, d’un lieu de tous les possibles. Dans ce cas, le signe en trois points se mue en litote : il dit moins pour dire mieux. En outre, le point de suspension peut nous entraîner, dans le discours littéraire, au niveau de l’inconscient littéraire. À ce sujet, Julien Rault souligne que « le lecteur se fait enquêteur auscultant les traces en trois points à la clausule de l’énoncé » 2 . Le point de latence aiguise donc l’interprétation. L’une des associations métaphoriques liées au point de suspension et décrites par l’auteur est également l’esprit dionysiaque. Il représente une dimension spécialement productive permettant de réunir toutes les particularités relevant du sentiment de la langue et plus principalement de l’imaginaire discursif et littéraire du point de latence. De ce fait, Dionysos et le point de suspension imposent dans le mouvement la figure de l’autre. Ils font surgir l’autre dans le même et mettent pour l’un l’homme et pour l’autre le langage hors de lui-même.
Dans la quatrième partie de son ouvrage, Julien Rault essaye de mieux comprendre l’apparition et la prolifération du point de latence, ainsi que son association étroite à la pensée libertine, notamment au XVIIe et au XVIIIe siècles. Dans le théâtre du XVIIe siècle, le point de suspension permet d’exprimer le refus des formes et des codes établis. Il fait ainsi écho à la situation socio-politique de l’époque. La France a connu des bouleversements scientifiques et philosophiques qui ont transformé la pensée humaine, jusqu’à mener à une révolution ou « crise de la conscience européenne ». Les représentations humaines rompent avec l’idée d’un monde clos pour se ranger à la conception de l’infinisation de l’univers. Dans ces conditions, le point de suspension n’est qu’une traduction langagière de cette crise de conscience. Il se donne à lire comme une marque de subjectivité face à l’objectivité rationnelle basée sur un système géocentré. Julien Rault soutient que « contre le prêt-à-penser du point, signe objectif, rassurant, forclusif, le point de latence réintroduit l’indécision du monde dans la phrase et invite à repenser les frontières et de fait, l’ordre établi » 3 .
Julien Rault examine, dans le cinquième chapitre, la capacité du point de suspension à exprimer l’ailleurs dans le discours littéraire. Dans le courant romantique, ce ponctuant traduit l’inexprimable, permet de signifier l’ineffable de l’émotion. Il donne la possibilité d’extérioriser sans les nommer les états vacillants de l’âme tourmentée et rend évident « le repli de la littérature sur l’intériorité d’un sujet sensible ». Toutefois, chez Musset, le point de suspension est limité aux paroles rapportées et, dans cette optique, le potentiel elliptique du latent est exploité. Par ailleurs, le point de latence est vite devenu le signe préféré de l’endophasie, c’est-à-dire de la parole intérieure et foisonne ainsi dans la littérature moderniste et certains types de monologues intérieurs. Maupassant réserve l’emploi de ce signe aux situations de communication difficiles soumises aux aléas, à l’influence des affects sur la mise en voix. Octave Mirabeau, quant à lui, fait du signe de latence le sceau de la parole rapportée en l’introduisant le plus souvent en supplémentation dans le but d’évoquer un corps, un organe, une voix qui s’adresse à d’autres voix.
Dans le sixième chapitre, Rault s’intéresse aux enjeux de l’inscription du point de latence à travers deux versants antagonistes en apparence : le discours extériorisé (paroles rapportées) et le discours intérieur (monologue intérieur). De fait, l’auteur indique que, au XXe siècle, le point de suspension est toujours présent en abondance dans les paroles rapportées dans lesquelles il marque « le temps du dire, le corps du dire et tout ce qu’on ne peut dire ». Dans le dialogue romanesque, il peut par exemple traduire un effet de sourdine, exemplifiant ce qui avait été annoncé par le discours citant. Le signe du latent peut aussi participer de la difficulté à verbaliser sous le coup des affects ou au contraire sur la recherche d’effets rhétoriques. En ce qui concerne le monologue intérieur, Édouard Dujardin paraît plutôt réserver l’emploi des points de suspension à des fins très symboliques en les disposant sur la ligne de démarcation entre l’état de conscience et le néant. Le signe en trois points permettrait de tracer la frontière latente entre le langage émergé (réalité) « et celui qui reste noyé dans la confusion profonde des nappes souterraines de la conscience (virtuel) » 4 .
Julien Rault consacre le septième chapitre à l’analyse du point de latence dans l’expression de la poétique du corps et de l’excès. Dans ce sens, embrassant les deux extrêmes, le signe en trois points traduit le non-dit et le dit, l’esquive de l’impossible et l’esquisse de l’épuisement. C’est autour de ces deux pôles que se forme la tension entre signifier l’indicible (impossibilité de tout dire) et manifester le tout dire (l’au-delà du dire). La littérature qui interroge les limites et explore l’inconnu emploie le point de latence pour inscrire textuellement cette tension. En outre, eu égard aux grandes découvertes qui ont bouleversé la vision du monde harmonieux et fini, le signe de latence est lié sans cesse à la perte. C’est pourquoi les écrits mettent en exergue une poétique du corps souffrant, délirant, dans laquelle la mort est omniprésente. Cela s’observe notamment dans les textes de Mirabeau, Céline ou même Bataille. Chez ces auteurs qui usent à profusion des trois points, on peut déceler la volonté de mettre en avant la parole et le corps face à l’écrit codifié et sociologiquement marqué. Julien Rault déclare, dans cette optique, que le point de suspension est « l’instrument d’une remise en cause de la hiérarchie syntaxique, un élément d’insubordination phrastique à mettre en parallèle avec l’insubordination sociale » 5 . Dans l’écriture de Céline tout spécialement, le point de latence se transforme en point de suspicion. Il signifie le symbole de la perte des illusions, du déniaisement face au réel. Les œuvres de Mirabeau, de Céline et de Bataille peuvent être comparées aux peintures de Goya. Au centre de leurs récits, comme au cœur des toiles du peintre espagnol, la condition humaine, n’est plus « merveilleusement corporelle » comme le déclarait Montaigne, mais bien atrocement corporelle .
Dans la dernière partie de son ouvrage, Julien Rault s’interroge sur la politique des trois points. Ainsi, face au signe primitif et emblématique qu’est le point du patent, le signe du latent paraît s’être développé pour s’inscrire en faux contre la hiérarchie de l’achèvement apparue avec la notion de phrase notamment. Julien Rault ajoute qu’il serait même tentant de voir dans le point de latence « la matérialité graphique symbolisant le "transgressif" dans le langage » 6 . En outre, l’auteur tente de montrer la valeur du signe en trois points dans le discours de presse. Il affirme, par exemple, que l’emploi de signes de ponctuation (points d’exclamation ou de suspension) après la citation, dont la dimension serait très nettement ironique ou critique, est fortement logiquement attendue dans un hebdomadaire satirique comme Le Canard enchaîné .
L’ouvrage de Julien Rault est en quelque sorte une biographie du point de suspension. Bien plus, l’auteur scrute l’usage de ce ponctuant depuis ses origines jusqu’à l’époque contemporaine. En outre, la lecture de cet ouvrage s’avère plaisant et facile, malgré son langage soutenu. On aurait peut-être aimé que l’auteur s’attarde un peu plus sur l’emploi du point de suspension dans la presse écrite. Toutefois, cela n’enlève en rien à la qualité de l’ouvrage qui s’adresse aux linguistes et aux littéraires notamment.
Notes : 1 - p. 31 2 - p. 85 3 - p. 111 4 - p. 160 5 - p. 178 6 - p. 208