Mark Twain en guerre contre l'Amérique
Il y a un peu plus d'un siècle, nous avons donné à l'Europe les premières notions de liberté qu'elle ait connues et nous avons ainsi largement et heureusement contribué à l'avènement de la Révolution française, et nous revendiquons une partie de ses résultats bénéfiques. Nous avons depuis lors donné de nombreuses leçons à l'Europe. Sans nous, l'Europe aurait pu ne jamais connaître la technique de l'interview ; sans nous, certains Etats européens n'auraient sans doute jamais connu les bienfaits des taxes extravagantes ; sans nous, le cartel européen de la nourriture n'aurait sans doute jamais acquis l'art d'empoisonner le monde pour de l'argent ; sans nous, ses syndicats d'assureurs n'auraient sans doute jamais compris la meilleure façon de faire des profits sur le dos de la veuve et de l'orphelin ; sans nous, la renaissance tardive du journalisme corrompu en Europe aurait sans doute dû attendre des générations et des générations. Theodore Roosevelt, un vrai gentleman
Nous sommes de très loin la nation - civilisée ou sauvage - la moins bien élevée sur cette planète aujourd'hui, et notre président nous représente tel un monument colossal visible depuis toutes les extrémités de la Terre. Il est terriblement dur et grossier là où un autre gentleman se montrerait gentil et délicat. Récemment, quand cette chose visqueuse qu'il a créée, ce médecin dévoyé, ce gouverneur de Cuba déshonoré qu'un tour de passe-passe a transformé en général de division - Leonard Wood - a enfermé 600 sauvages sans défense dans un trou et les a massacrés les uns après les autres, sans permettre à une seule femme ou à un seul enfant de s'échapper, le président Roosevelt - représentant du gentleman américain, premier gentleman américain - a mis le cœur et l'âme de toute notre nation de gentlemen dans le hurlement de plaisir qu'il a câblé à Wood pour le féliciter de cet « éclatant fait d'armes » et pour le remercier d'avoir « si bien défendu l'honneur du drapeau américain ». Liberté d'expression ?
L'Angleterre et l'Amérique aiment se vanter avec autosatisfaction du fait que chez elles les hommes sont libres d'exprimer leurs opinions, quelles que soient leurs nuances, mais il s'agit là d'une des hypocrisies de la race humaine ; la liberté de parole n'a jamais existé dans aucun pays, et la liberté de parole n'existe pas en Angleterre ou en Amérique lorsque plus de quatre personnes sont réunies ; et encore faut-il que les quatre aient le même credo politique et religieux. Morale publique, morale privée
Notre devise publique est « En Dieu, nous avons foi », et quand nous lisons ces mots gracieux sur la pièce de 1 dollar de commerce (valeur, 60 cents), ils paraissent toujours trembler et pleurnicher de sentimentalité pieuse. C'est là notre devise publique. Il semblerait que notre devise privée soit : « Quand un Anglo-Saxon veut une chose, il se l'approprie. » Notre morale publique est résumée de façon touchante dans cette devise majestueuse, mais aussi gentille et douce, qui indique que nous sommes une nation de frères aimables, affectionnés et innombrables qui ne font qu'un - « E pluribus unum ». Notre morale privée est, elle, illuminée par une phrase sacrée : « Allez, on se dépêche ! » ENTRETIEN "Le livre d'un homme sans préjugés" Bernard Hœpffner, l'un des meilleurs traducteurs de la langue anglo- saxonne, a permis la version française de cette autobiographie magistrale. Marianne : Comment en vient-on à traduire Mark Twain, et surtout son autobiographie ?
Bernard Hœpffner : Huck Finn est mon compagnon d'enfance et le Mississippi, le fleuve de mes rêves, il était tout naturel que je traduise les Aventures de Tom Sawyer et les Aventures de Huckleberry Finn, ainsi que, par la suite, No 44, le mystérieux étranger, et ses textes politiques (pour les éditions Agone). Alors, quand le premier volume de l'Autobiographie de Mark Twain est sorti, en 2010, les éditions Tristram et moi, nous ne pouvions que nous lancer dans cette nouvelle aventure. Mais tout de même : cent ans d'attente... Que craignait vraiment Twain ?
Le délai de cent ans avant la parution de l'autobiographie était, je pense, surtout destiné à permettre à Samuel Clemens (le vrai nom de Mark Twain) d'écrire en toute liberté, et d'écrire sur lui-même - tout comme Montaigne a écrit : « Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies », Samuel Clemens annonce : « Mon autobiographie est un miroir, et c'est moi que j'y regarde tout le temps. » Quelques ennemis ont droit à une volée de bois vert, mais il est vrai que, un siècle plus tard, cela ne nous fait plus frémir. La personne qui s'en sort le moins bien est son frère Orion, avec qui Twain a des comptes à régler. Quelques autres personnes, ainsi que leurs descendants, auraient pu ne pas apprécier certaines remarques : Olive Logan, Charles Webb, J.W. Paige, Charles Webster, Bret Harte, etc. Comme il l'a expliqué à un journaliste en 1899 : « Un livre qui ne sera pas publié avant un siècle apporte à un écrivain une liberté qu'il ne pourrait jamais obtenir par d'autres moyens. Dans ces conditions, il est possible de dessiner un homme sans préjugés, exactement comme on l'a connu sans pourtant craindre de le blesser, ni de blesser ses fils ou ses petits-fils. » L'éditeur vante « la véritable autobiographie de Mark Twain ». Il y en aurait donc des fausses ?
On peut dire cela puisque, malgré le délai de cent ans imposé à la publication, quelques textes avaient été imprimés dans les journaux par Twain lui-même ; après sa mort, en 1910, des extraits ont été publiés en 1924, d'autres en 1940, puis en 1959, chaque fois un peu plus épais. Ce n'est qu'en 2010 que le premier volume est sorti aux Etats-Unis, tel que Twain voulait qu'il existe (les éditions précédentes avaient reclassé les extraits chronologiquement), tel qu'il l'avait rédigé. Le deuxième volume a été publié en 2013, et nous attendons toujours le troisième volume, que je traduirai dès sa sortie aux Etats-Unis. Pourquoi ce titre, Autobiographie ? Le lecteur sera déçu s'il cherche ici les secrets d'un écrivain.
Twain appréciait par-dessus tout l'autobiographie de Benvenuto Cellini. Je ne crois pas qu'il ait jamais pensé divulguer son atelier d'écrivain, bien que, par la bande, on en apprenne beaucoup sur sa façon de travailler. Ses premières tentatives d'autobiographie datent de quarante ans avant sa mort. Comme il l'écrit en 1906 : « Pour finir, à Florence, en 1904, je suis tombé sur la bonne façon de faire une autobiographie : la commencer à un moment qui n'a rien de particulier dans sa vie ; se promener librement dans toute sa vie ; ne parler que des choses qui sont intéressantes à l'instant ; laisser tomber dès que l'intérêt commence à baisser et diriger la conversation vers la nouvelle chose bien plus intéressante qui s'est introduite entre-temps dans l'esprit. » Serait-ce anachronique de lire Twain en espérant comprendre notre époque ?
Twain produit avec ces textes un portrait ironique de son époque, laquelle n'est qu'un avatar de la nôtre. Ce n'est pas pour rien que Barack Obama a annoncé que c'était son livre de chevet ! La façon qu'a Twain d'étriller l'impérialisme américain s'applique tout autant aujourd'hui, les hommes politiques sont aussi critiquables qu'au début du XXe siècle. Propos recueillis par L.N.