Maires issus de l'immigration: la fin du "blocage", selon un démographe
Si un décalage subsistait entre la composition socio-démographique des villes et le profil de leurs représentants, ces élections municipales semblent marquer un tournant.
Explications à l'AFP de Patrick Simon, sociodémographe à l'Institut national d'études démographiques (INED), spécialiste des minorités et de l'immigration.
QUESTION. Comment expliquer cette percée des candidats issus de l'immigration en 2026 ?
REPONSE. Il y a toujours un temps de latence et un temps d'incubation dans les écuries politiques avant que les personnes issues de l'immigration puissent incarner la représentation politique.
Par exemple, les personnes issues des immigrations européennes de l'entre-deux-guerres et de l'après-guerre, d'origine italienne ou espagnole, ont mis du temps à prendre la tête des villes ou à entrer au Parlement.
Dans le cas de l'immigration post-coloniale (Maghreb, Afrique subsaharienne ou Asie du Sud-Est) il y a eu, en plus du facteur temporel, clairement des phénomènes de blocage. Il y avait une participation militante des personnes racisées significative mais elles n'avaient jamais le premier rôle.
Cela a commencé à se décoincer d'abord à l'Assemblée nationale après la première élection d'Emmanuel Macron.
Du côté des élus municipaux, il y avait très peu de maires racisés dans l'Hexagone, essentiellement au Parti communiste (PCF) ou au Parti socialiste (PS). La situation était différente dans les outre-mer. Les derniers succès en mairie dans la séquence de 2026 semblent venir plutôt - mais pas seulement - de La France insoumise (LFI), qui a présenté pas mal de candidats racisés dans des villes populaires où l'immigration est très marquante.
Q. Cette progression du nombre de maires issus de la diversité correspond aussi à une percée du RN. Comment l'analyser ?
R. C'est la preuve qu'il y a une polarisation politique. Il faut s'attendre à ce qu'il y ait des dynamiques qui sont parallèles et qui sont toutes les deux représentatives et complémentaires.
Autrement dit, c'est précisément parce que la visibilité des personnes racisées a augmenté — et qu'elle se traduit par une participation plus banale, plus généralisée à la société dans tous les domaines, y compris en politique, qui a longtemps opposé une certaine résistance — que l'on observe aujourd'hui une montée de l'extrême droite, en partie comme réaction à cette visibilité accrue.
Q. Certains commentateurs associent un risque de communautarisme à cette représentation accrue. Qu'en pensez-vous ?
R. C'est un classique d'imaginer que ces personnes vont être dans une démarche de représentation préférentielle des intérêts de leur propre groupe d'origine. Mais en pratique, ce n'est pas ce qu'on a observé jusqu'ici dans les comportements des élus racisés ou en lien avec l'immigration. Et en fait, c'est plutôt l'inverse, la plupart du temps.
On constate une volonté, une nécessité de se démarquer de ce qui pourrait être vu comme une sorte de clientélisme électoral à l'égard de la communauté d'origine pour les personnes qui sont élues racisées. Ce qui d'ailleurs peut être critiquable puisque personne ne va défendre les intérêts des minorités, si ce ne sont pas ces élus qui s'en chargent.
Il y a des effets paradoxaux, et on a eu une problématique similaire dans le vote pour des femmes dans les fonctions politiques, où on avait anticipé que les femmes allaient représenter des intérêts des femmes. En fait, en politique, la plupart d'entre elles ont pris des positions qui n'étaient absolument pas féministes.