Intime et radical, l'art de Tracey Emin au coeur d'une rétrospective à Londres
Âgée de 62 ans, Tracey Emin a frôlé la mort en 2020 avec un cancer agressif suivi de multiples opérations ces dernières années.
Tout a changé avec la maladie, et dans cette exposition baptisée "Tracey Emin: A Second Life", qui a lieu jusqu'au 31 août, la plasticienne "repense toute sa carrière" avec un nouveau regard, souligne Maria Balshaw, curatrice et directrice de la Tate, lors d'une présentation à la presse.
Dans la centaine d'œuvres exposées, certaines pour la première fois, le corps féminin est à la fois un sujet et un outil pour "explorer la passion, la douleur et la guérison", soulignent les commissaires de l'exposition, à laquelle l'artiste a été étroitement associée.
Celle qui a grandi dans un milieu populaire à Margate, ville de la côte sud-est de l'Angleterre, et a quitté l'école à 13 ans, reçoit le rare honneur d'une telle rétrospective de son vivant.
"Je célèbre le plus grand moment de ma carrière", a-t-elle écrit sur Instagram, et "je n'arrête pas de me dire que peu importe mon apparence (après la maladie, NDLR), l'essentiel, c'est que je ne sois pas morte, que je sois là pour en être témoin, en profiter".
La rétrospective révèle, pièce par pièce, les drames qui ont marqué sa vie, des violences sexuelles à l'adolescence aux avortements. Des expériences sur lesquelles elle se livre sans fard et qui sont la "matière brute de son art", indique à l'AFP Alvin Li, co-commissaire de l'exposition.
Dans un couloir à la lumière tamisée, des photos récentes montrent son corps après son opération d'une stomie digestive, sans rien cacher du sang et de la poche qu'elle porte désormais au quotidien, en dialogue avec des polaroids de son corps sain, pris vingt ans plus tôt.
Dans le court métrage "Pourquoi je ne suis jamais devenue danseuse" (1995), elle se réapproprie aussi ce corps en dansant joyeusement, nommant en signe de revanche les hommes qui l'ont humiliée quand elle était adolescente.
En avance sur son temps
L'exposition révèle toute la diversité des modes d'expression utilisés par Tracey Emin: de la broderie sur de gigantesques couvertures aux néons, des statues aux courts métrages en passant par les installations.
S'y trouve bien sûr "My Bed", œuvre iconique qu'elle a exposée en finale du prestigieux Turner Prize en 1999. Un lit défait, entouré de bouteilles de vodka vides, de paquets de cigarettes et de préservatifs, évocation d'un épisode dépressif et d'un coeur brisé.
Cette oeuvre, qui avait choqué l'Angleterre, marque le point culminant d'une décennie 1990 pendant laquelle Tracey Emin a secoué le monde de l'art avec le mouvement des "Young British Artists", dont faisaient partie Damien Hirst ou Chris Ofili.
Malgré les blessures de sa jeunesse, Tracey Emin, dont le père était chypriote turc, est retournée vivre à Margate après la mort de sa mère et la maladie. Elle y a débuté ce qu'elle décrit comme sa "seconde vie".
Elle se concentre désormais sur la peinture, a arrêté le tabac, l'alcool, et dédie aussi son temps à transmettre son savoir et à soutenir financièrement de jeunes artistes.
Ses toiles récentes ont une dimension plus spirituelle, poétique, laissant entrevoir comment l'art participe à la reconstruction, bien qu'elles soient toujours sombres et parfois sanglantes.
Tracey Emin "n'a jamais eu peur d'aborder des thèmes comme le viol ou l'avortement à partir de son expérience personnelle, des sujets qui étaient tenus à l'écart du champ de l'art contemporain dans les années 1990, et elle a été critiquée pour cela", rappelle Alvin Li.
Celle qui a été anoblie par Charles III l'an dernier était alors connue pour ses excès, et dépeinte comme sauvage ou colérique. "Mais aujourd'hui, on peut voir à quel point Tracey était en avance dans la manière dont elle a abordé ces sujets et fait progresser l'art contemporain", souligne le curateur.