"Je n'avais pas conscience de qui il était", plaide un accusé, ami de l'assassin de Samuel Paty
Comme Naïm Boudaoud, autre proche du jeune islamiste tchétchène à être rejugé en appel, Azim Epsirkhanov a été condamné fin 2024 à 16 ans de réclusion criminelle pour complicité dans l'assassinat du professeur d'histoire-géographie, décapité pour avoir montré des caricatures de Mahomet lors d'un cours sur la liberté d'expression au collège du Bois d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).
La cour avait estimé que Naïm Boudaoud, aujourd'hui 24 ans, et Azim Epsirkhanov, 25 ans, "n'ignoraient pas les intentions criminelles terroristes" ni la "radicalisation" d'Anzorov et "lui ont fourni sciemment aide et assistance".
C'est cette conscience du crime à venir et leur appréhension de la radicalisation d'Anzorov que contestent Azim Epsirkhanov et Naïm Boudaoud, qui sera entendu mardi.
Ils sont rejugés depuis le 2 février aux côtés d'un parent d'élève, Brahim Chnina, 54 ans, et du militant islamiste Abdelhakim Sefrioui, 66 ans, condamnés en première instance à 13 et 15 ans de réclusion pour avoir déclenché la campagne de haine préalable à l'assassinat, le 16 octobre 2020.
La veille, Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov accompagnent Anzorov à Rouen. A la demande de celui-ci, Azim Epsirkhanov tente, sans succès, d'acquérir un pistolet auprès d'un cousin: Anzorov lui aurait expliqué que c'était "pour se défendre" dans un contexte communautaire tendu dans leur quartier de La Madeleine à Evreux, après le meurtre d'un jeune Tchétchène.
"Comme un débile, je voulais me faire un petit billet", explique Azim Epsirkhanov qui, après des mois de brouille, avait renoué durant l'été avec son ancien camarade de collège.
A Rouen, les trois hommes achètent un couteau, Anzorov invoquant un cadeau à son grand-père collectionneur. Ce n'est pas l'arme avec laquelle Samuel Paty a été décapité mais elle sera retrouvée près de l'assassin, abattu par la police qu'il menaçait.
Au moment de cet achat, Anzorov avait mûri son projet. Dès lors, la connaissance que ses deux amis avaient, ou non, de ses convictions jihadistes, de la polémique sur le cours de Samuel Paty et de la haine qu'Anzorov vouait au professeur, est cruciale.
"Rien entendu"
Ce jour-là, Anzorov a consulté plusieurs vidéos sur les caricatures ou le blasphème. Celle où Brahim Chnina invective Samuel Paty apparaît sur son téléphone alors qu'ils sont dans la voiture.
Dans un témoignage posé, Epsirkhanov dit n'avoir "rien vu, ni entendu", expliquant qu'il conduisait et que le téléphone d'Anzorov était en mode silencieux.
Un policier venu témoigner, doute que durant ces heures ensemble, n'ait pas été évoqué un sujet depuis plusieurs jours au coeur des préoccupations d'Anzorov et assure que dans les mois précédents, "tous ont vu la radicalisation d'Anzorov", "palpable sur les réseaux sociaux" ou dans ses rappels aux règles religieuses.
Ce point est contesté par Azim Epsirkhanov, dont l'enquête a établi que l'islam "n'était pas prégnant" dans sa vie, comme l'a concédé le policier.
Dans son cercle, "personne ne s'est aperçu" d'une dérive jihadiste, affirme Epsirkhanov. Les rappels aux règles, "il m'en a envoyé deux-trois", exclusivement sur la prière, et "je ne lui ai jamais répondu", poursuit l'accusé qui relève qu'il n'était pas dans le groupe de discussions où Anzorov abordait ces sujets, et assure que la religion n'était pas un sujet entre eux.
Concernant une bagarre d'Anzorov à la mosquée lors de la veillée funèbre du jeune Tchétchène fin septembre, qui aurait été déclenchée par des propos sur sa volonté d'aller faire le jihad en Syrie, Azim Epsirkhanov assure n'avoir pas entendu la dispute puis ne pas avoir pris au sérieux ce projet.
Quand Azim Epsirkhanov réalise dans la soirée que son ami est l'assassin du professeur, il laisse libre cours à sa colère contre Anzorov qui lui a "niqué (sa) vie", a raconté un proche à la cour. Dans la nuit, accompagné de Naïm Boudaoud, il se présente au commissariat d'Evreux.
Le verdict est prévu le 27 février.