De Le Pen à Trump : la stratégie machiavélique du "bon sens"
"J’incarne le bon sens." La formule est signée Marine Le Pen, alors vice-présidente du Front national, en 2010. En février 2025, lors de son intervention à la convention CPAC — la grand-messe des conservateurs américains — Donald Trump déclare quant à lui que le parti républicain est "le parti du bon sens", après s’être déjà présenté comme le président élu "pour rétablir le bon sens à Washington et dans le monde". Deux ans plus tôt, Emmanuel Macron, en visite à Rungis, défendait la très contestée réforme des retraites en faisant appel au "bon sens des Français". L’usage du "bon sens" en politique a déjà été largement commenté. Mais peut-être le bon sens commande-t-il de continuer à interroger ce phénomène rhétorique "qui risque de durer encore un moment", souligne Sophia Rosenfeld, spécialiste du sujet et auteure de Le Sens commun. Histoire d’une idée politique (Presses universitaires de Rennes, 2013).
A l’occasion de la venue récente à Paris de cette éminente professeure, directrice du département d’histoire de l’Université de Pennsylvanie, L’Express s’est penché sur la manière dont l’idée de "bon sens", du penseur révolutionnaire anglo-américain Thomas Paine au président Donald Trump, a été utilisée comme une arme politique. "Le bon sens peut être un bon outil pour forger une démocratie, car prétendre parler au nom du bon sens, c’est dire que l’on parle au nom de la sagesse du peuple. Ainsi, au XVIIIe siècle, Thomas Paine n’invoquait pas le bon sens pour soutenir ses idées mais comme un outil démocratique pour renverser l’idée que les peuples devaient être gouvernés par un roi ou une aristocratie. Cela dit, une fois la démocratie en place, le bon sens devient souvent un outil populiste qui est parfois utilisé pour saper la démocratie pluraliste", observe-t-elle. Dans cette seconde catégorie, notre interlocutrice place volontiers l’actuel président des États-Unis, qu’elle juge "particulièrement habile dans l’usage du bon sens".
Chez Donald Trump, explique-t-elle, le "bon sens" devient un instrument rhétorique au service de sa guerre culturelle contre les intellectuels et les élites. "Cela crée une connexion avec les gens ordinaires en recourant à un langage populaire, traditionnel et conservateur qui affirme : "Je ne suis pas du côté des élites, ni des intellectuels, ni des scientifiques. Je ne suis pas non plus avec les étrangers. Je dis simplement la vérité des gens réels." Deuxième avantage de cette stratégie : elle ne laisse aucune place à la contradiction. En se présentant comme l’expression du bon sens partagé par tous, elle disqualifie d’emblée toute opposition. "Ce n’est pas juste une opinion divergente, c’est du non-sens. Il n’existe donc pas d’alternative au bon sens." Une manière commode de faire passer un message politique pour une évidence apolitique : "Ce que je dis n’est pas politique, c’est la seule option raisonnable." Dernière particularité relevée par Sophia Rosenfeld chez Donald Trump : son abandon du vocabulaire politique traditionnel que les Etats-Unis partageaient avec la France depuis le XVIIIe siècle. Un président dont on entend rarement parler de liberté, et presque jamais d’égalité, sous quelque forme que ce soit. Trump, lui, parle plutôt de victoire, de puissance. Il emploie sans cesse des mots comme fort, grand, beau. "D’une certaine manière, cela évoque un langage autoritaire. Mais en même temps, cela fait penser à un personnage de dessin animé, ou même à un enfant. Il donne à un projet de loi un nom du type "One Big and Beautiful Bill Act". Il adore le mot big, c’est un langage presque enfantin.", pointe l’historienne.
Un contexte qui lui donne un certain écho
Si le "bon sens" est principalement utilisé par les conservateurs et les populistes de droite, quel sens lui donner lorsqu’il est employé par des libéraux comme Emmanuel Macron par exemple ? "Dans l’ensemble du spectre politique des démocraties, le recours au bon sens est presque devenu un réflexe rhétorique", analyse Sophia Rosenfeld. Ce type d’argument est particulièrement utilisé lorsqu’il s’agit de sujets controversés. Plus une question est polémique, comme l’âge de départ à la retraite par exemple, plus on entendra un responsable affirmer : "J’ai proposé une loi de bon sens." C’est donc une manière de s’exprimer largement répandue. Mais son usage diffère selon les familles politiques. Du côté des populistes, qu’ils soient de droite ou même de gauche, elle sert avant tout à disqualifier la parole des experts. Tragique ironie de l’histoire : le "bon sens" brandi par les populistes finit souvent par se retourner contre ceux qu’il prétend défendre. Aux Etats-Unis, plus de 1 000 cas de rougeole ont été recensés depuis le début de l’année, causant la mort de deux enfants, sur fond de défiance vaccinale alimentée par le ministre de la Santé américain, Robert Kennedy Jr., qui s’est présenté comme l’avocat du bon sens.
Mais alors, pourquoi les électeurs sont-ils si sensibles à pareil argument ? L’usage du "bon sens" par les populistes n’est pas nouveau, - "Jean-Marie Le Pen aimait déjà en faire usage"-, note Sophia Rosenfeld mais le contexte actuel lui donne un certain écho : "nous vivons une époque extrêmement complexe, et bon nombre des problèmes auxquels nous sommes confrontés sont immenses, souvent trop grands pour nos systèmes politiques actuels. Qu’il s’agisse du changement climatique, de la crise migratoire mondiale ou des inégalités croissantes, aucun gouvernement, pris isolément, ne parvient à apporter de réponse satisfaisante dans le cadre institutionnel habituel. Il existe une certaine forme de nihilisme politique, où de plus en plus de citoyens, même s’ils sont en faveur de la démocratie, pensent que tous les politiciens sont mauvais, que les élections ne changent rien, que rien ne fonctionne, et que finalement, tout le discours politique officiel, c’est du baratin".
Dans ce contexte, l’idée d’une politique fondée sur le bon sens, qui transcenderait les clivages politiques traditionnels, apparaît séduisante. Mais selon Sophia Rosenfeld, on aurait tort de blâmer ceux qui se laissent convaincre par les sirènes du "bon sens" : "L’ordre politique actuel ne fonctionne pas bien à l’échelle mondiale. Depuis une vingtaine d’années, les gens sont frustrés, en colère. Le bon sens apparaît dès lors comme une alternative tentante : et si l’on se débarrassait tout simplement de la politique ? N’y aurait-il pas un moyen plus direct de résoudre les problèmes, sans devoir tout déléguer à Bruxelles pour que l’Union européenne produise un rapport de 2 000 pages qui ne mène à rien, en trouvant, au contraire, une solution simple et immédiate ?".
La responsabilité des partis traditionnels
L’efficacité rhétorique du "bon sens" chez les populistes n’est-elle pas aussi le fruit d’un double échec : celui de la gauche, incapable depuis quelques années de répondre aux aspirations des classes moyennes et populaires, et celui des libéraux enfermés dans un langage trop technocratique ? Affirmatif répond l’historienne : "Si les gens ont peur des vaccins, par exemple, on ne peut pas simplement leur dire quoi faire. Il faut trouver un moyen de relier les conceptions populaires — même lorsqu’elles sont erronées — aux savoirs des experts". D’une certaine manière, le centre et la droite traditionnelle ont échoué, selon elle, à maintenir ce lien entre ces deux mondes. De même pour les discours trop technocratiques, qui parlent seulement le jargon compris par une petite élite : "Une réponse politique doit, d’une certaine manière, résonner avec la manière dont les individus perçoivent et vivent le monde."
Un constat valable également pour la gauche, qui, elle aussi, selon l’historienne, aurait intérêt à faire son introspection : "Gramsci insistait sur le fait qu’une politique de gauche devait partir du bon sens. Il ne s’agissait pas forcément de s’y conformer entièrement, mais, à l’instar de Thomas Paine, de s’appuyer sur certains ressentis collectifs pour ensuite les orienter dans une direction précise. Et je pense qu’il est indéniable, surtout aux Etats-Unis, qu’une grande partie de la gauche a perdu le lien avec cette compréhension instinctive des gens". La spécialiste cite, à titre d’exemple, le débat sur le genre : "la gauche se contente d’insister sur les droits des personnes trans, sans chercher à reconnaître que la pensée de la plupart des gens reste ancrée dans une vision plutôt binaire", ce qui à la fin, alimente les discours conservateurs les plus radicaux au lieu de soutenir les droits de tous.