A l'Olympia, quand le rap passe à la barre
Hugo Latrabe, habituellement avocat vêtu de noir, porte cette fois la robe rouge de l'accusation. Ce procureur d'un soir évoque La Jonquera, ville espagnole frontalière avec la France, connue pour abriter un grand nombre de maisons de passe, "devenue célèbre car le rap en a parlé" dans ses morceaux.
"Pourquoi le rap en parle ? Pas pour dénoncer, mais pour s'en vanter". Avec le rap, "ce qu'on transmet à nos enfants, c'est qu'une femme est un territoire qu'on conquiert, qu'on occupe et qu'on quitte", fustige Hugo Latrabe.
Le jury s'agite. La comédienne et humoriste Claudia Tagbo, jurée, interpelle:
- Peut-on condamner tout un genre musical sur les faits de certains artistes ?
- Oui, car ce n'est plus un style musical, mais une idéologie, et une idéologie, ça se combat.
La défense se lève. "Le rap n'est pas une cause de sexisme. Il est, à la limite, un énième symptôme d'une société misogyne", estime Marianne Cousty, élève-avocate.
Argument qui désole l'autrice Camille Aumont Carnel, jurée. "Les femmes sont incapables de faire meute face au pouvoir des hommes."
"Le mot le plus utilisé dans le rap est +pute+. On ne peut pas éternellement appeler provocation ce qui est humiliant", poursuit cette chantre de la sexualité positive, qui a lancé la page Instagram @jemenbatsleclito.
"Majeur levé"
A la barre, le rap est également accusé de vanité: "A-t-il troqué sa révolte pour une chaîne en or ?", demande Juliette Ray, organisatrice de l'événement, qui a aussi orchestré "Le procès de l'IA" et "Le procès de la télé-réalité".
"Le rap contamine la jeunesse par son individualisme", avance Martial Jardel, médecin de profession, procureur ce soir. "Où sont les rappeurs déconstruits, inclusifs, qui vont chercher leurs enfants à l'école ?"
"On ne parle jamais des queers dans le rap", lui concède la drag queen Piche, jurée. "On pense qu'il faut des grosses couilles pour faire du rap mais pour venir, ici sur scène, avec de faux ongles et des seins, (...) je peux vous dire qu'il en faut des grosses couilles !"
Applaudissements, puis silence: il manque quelqu'un sur scène. "Je suis un peu gêné, mon client a refusé de monter", observe Seydi Ba, avocat pénaliste.
Le rap, c'est "ce client qui arrive à vous regarder de haut, même quand il est mis à genoux par l'entrave policière. C'est un majeur levé, qui ne vit que parce qu'il est condamné, qui trouble les évidences".
Vaniteux ? "C'est une forme de combat. Le droit d'être vain, d'être vulgaire, de ne pas s'afficher de manière modeste comme les riches le font, d'arriver avec de grosses bagnoles, de twerker, de dire, avec nos propres codes, ce qu'on veut devenir", précise-t-il à l'AFP.
"On étudiera Nekfeu comme on a étudié Hugo, tous ceux que leur époque n'a pas supportés !", lance-t-il à une salle enthousiaste. Et plutôt que de demander sa relaxe, l'avocat réclame une condamnation digne d'"une médaille", "gravée dans la roche".
Le jury délibère. "Il y a eu une vraie remise en question, ce qui n'est pas forcément le plus agréable mais merci pour le recul, c'était beau", commente Youssef Swatt's, rappeur belgo-algérien.
Et tranche: le rap est "non coupable". Il a même "gagné", selon Fred Musa, animateur de Planète Rap. Après avoir été "tellement attaqué sur ces 40 dernières années, être à l'Olympia ce soir, c'est une victoire".