L’« union des droites » est-elle envisageable ?
Panacée pour certains, l’« union des droites » est beaucoup plus difficile à mettre en place que celle des gauches. Nous avions consacré une chronique à la question : « Les libéraux sont-ils favorables à l’« union des droites » ? ». Nous reprenons le thème d’une manière différente presque neuf mois après, le temps d’une gestation, à la suite des élections municipales et des polémiques autour des unions du second tour, et parfois du premier tour, tant à droite qu’à gauche.
Qu’est-ce que l’« union des droites » ?
L’idée d’une « union des droites » est simple. Puisque les gauches s’unissent et qu’elles sont parfois victorieuses aux élections, locales ou nationales, pourquoi les droites ne pourraient-elles pas s’unir de même ?
Une équation est posée : le Parti socialiste peut, sans réprobation, s’allier avec toutes les formations du centre à l’extrême gauche. Depuis des décennies, le microcosme parisien s’accommode parfaitement d’une alliance des socialistes avec les communistes. Il n’y a donc aucune raison pour que les socialistes ne puissent pas s’unir aux écologistes politiques les plus radicaux ou avec les Insoumis, quelles que soient les outrances de ces derniers. Par conséquent, il n’y a a priori aucune raison non plus pour que la droite ne puisse pas s’allier avec toutes les formations du centre à l’extrême droite.
Morale et politique
La morale et la politique font le plus souvent mauvais ménage. Si la gauche ne respecte pas les règles élémentaires de la morale, pourquoi diable la droite devrait-elle le faire et perdre les élections ? Pour le dire autrement, en quoi serait-il choquant que les Républicains s’unissent au Rassemblement National et à Reconquête (nous laisserons de côté le problème de l’union de ces deux derniers partis…), suspectés d’être des « fascistes », alors même que le fait de s’allier aux tenants du communisme ou du néocommunisme, responsables dans le monde de peut-être plus de 100 millions de morts au XXe siècle, n’empêche pas les socialistes de dormir ? En quoi serait-il choquant que les Républicains s’unissent à des individus réputés pour être traditionnellement des antisémites, même si celui-ci devient de plus en plus l’Arlésienne de ce côté-là, alors même que l’antisémitisme fait retour dans son lit originel, c’est-à-dire à gauche, au surplus de manière décomplexée
Certes, on pourrait objecter que ce n’est pas parce que votre voisin se jette par la fenêtre que vous êtes autorisé à l’imiter…
L’union des gauches est aujourd’hui aisée
Lorsque Pierre Mendes France sollicita l’investiture de l’Assemblée nationale en 1954, il eut l’honnêteté de prévenir qu’il ne tiendrait compte d’aucune voix communiste en sa faveur. Ce temps est aujourd’hui bien révolu. Les socialistes n’ont jamais manqué de passer des accords avec les communistes, pourtant à l’évidence hors de l’« arc républicain » brandi à toute occasion. De nos jours, les gauches peuvent se rapprocher naturellement pour une raison bien simple : leur programme économique et social est sensiblement le même. Socialistes, écologistes, communistes, LFIstes, tous promeuvent des dépenses publiques et des impôts élevés, un interventionnisme tous azimuts de l’Etat. Tous refusent l’ensemble des réformes qui permettraient de tirer le pays du marasme.
C’est que les socialistes portent bien leur nom. La social-démocratie est aujourd’hui, sinon morte, du moins très mal en point. Nous avions déjà relevé combien les programmes du dernier congrès du PS étaient de la même farine en éjectant la modération économique et sociale. Nous avions déjà relevé dans Le Figaro combien le qualificatif de social-démocrate revendiqué par Raphaël Glucksmann et repris comme un seul homme par la presse, droite comprise, pour le caractériser était usurpé. Sauf à considérer la social-démocratie au sens originel du terme, à savoir le fait d’arriver au socialisme par la démocratie, et non en son sens contemporain, à savoir la franche acceptation d’un capitalisme orienté dans un sens social (une contradiction pour les libéraux, mais peu importe…).
En définitive, ce qui sépare les divers mouvements de gauche, minorité social-démocrate exceptée, ce sont l’antisémitisme, revendiqué par certains LFIstes, plus largement l’islamo-gauchisme, et le rapport à l’Europe. Ce qui n’est pas rien, certes, mais cela n’empêche manifestement pas les alliances électorales.
L’union des droites est complexe
Si les gauches peuvent s’unir, c’est essentiellement qu’elles partagent peu ou prou le même programme économique et social. La situation des droites est différente. En effet, deux points primordiaux, dont les connexions sont d’ailleurs claires, complexifient le rapprochement des droites.
D’abord, la lancinante question de la sécurité et de l’immigration. A première vue, les différences entre la droite et l’extrême droite sont patentes. Alors que celle-là entend concilier sécurité et liberté, celle-ci privilégie la sécurité sur la liberté pour verser dans la politique sécuritaire et critiquer la notion d’État de droit. Alors que celle-là considère que l’immigration, fût-elle limitée, est indispensable et qu’il faut distinguer la bonne immigration de la mauvaise, celle-ci considère traditionnellement que l’immigration est mauvaise. Pourtant, ces distinctions peuvent apparaître simplistes, d’autant plus que l’aile droite des Républicains est proche du RN et de Reconquête sur ces points. Par surcroît, un modus vivendi n’est pas incongru à cet égard, chaque mouvement pouvant plus ou moins mettre de l’eau dans son vin.
Le second point concerne la question économique et sociale – c’est le plus délicat –. La droite est partagée entre un courant social, un courant conservateur et un courant libéral, ce qui se voit sans fard chez les Républicains. L’extrême droite est depuis longtemps à gauche sur la question. Le RN est avec virulence antilibéral, conformément d’ailleurs à ses origines. C’est que le nationalisme, le populisme, le souverainisme, la focalisation sur les frontières éloignent définitivement Marine Le Pen de toute accointance libérale. Pourtant, une évolution se fait jour. Après que son fondateur eut originellement placé Reconquête dans le camp antilibéral, Eric Zemmour a tactiquement évolué en pointant le « socialisme » économique et social de Marine Le Pen et aujourd’hui Sarah Knafo est manifestement moins éloignée du libéralisme que son mentor. A l’intérieur des alliances électorales du RN, l’UDR de Eric Ciotti défend un programme économique et social de droite classique. Pour le moment, il n’a manifestement pas pu infléchir les principales positions de Marine Le Pen, mais la montée en puissance d’un Jordan Bardella aux convictions, semble-t-il, moins affirmées, pourrait plaider en faveur d’un rapprochement pragmatique avec la droite. Du moins est-ce une petite musique que l’on joue au RN…
Le « baiser de la mort »
La toile de fond de l’union des droites comme de celle des gauches est identique : c’est celle du « baiser de la mort ». De tous temps, les extrêmes ont été phagocytés par les partis les plus modérés. Aujourd’hui, c’est la droite qui a peur d’être absorbée par le RN, comme c’est la petite minorité social-démocrate qui a peur de l’être par les Insoumis.
Le problème n’est donc pas simplement moral : il est carrément existentiel.
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