Le paradoxe de Jevons, nouvelle théorie fétiche des rois de l'IA
Quel est le point commun entre l’IA et le charbon ? Les startupers de la Silicon Valley ne sont pas déroutés par la question. Pour comprendre le lien qu’ils tissent entre ces deux univers éloignés, il faut se plonger dans le paradoxe de Jevons. En 1865, l'économiste et statisticien britannique met en garde le Royaume-Uni, accro au charbon, contre le danger d’une pénurie dans son célèbre ouvrage The Coal Question. Il bat en brèche l’idée que l'épuisement des mines puisse être retardé à mesure que des machines moins énergivores sont développées. "C’est tout le contraire qui se produit en réalité", écrit-il. Les faits lui donneront raison.
A l’époque, James Watt a considérablement amélioré l'efficacité des machines à vapeur qui fonctionnent au charbon. Mais en rendant cette source d’énergie plus rentable, il a aussi contribué à démocratiser son usage. Davantage de trains ou de navires en sont progressivement équipés. De nouvelles usines sortent de terre. Résultat : la consommation britannique de houille explose.
Le paradoxe de Jevons montre ainsi que certaines technologies n'ont pas l’impact espéré sur la consommation énergétique globale. Pourquoi les pontes de la Silicon Valley, de Satya Nadella (Microsoft) à Garry Tan (Y Combinator), y font-ils alors constamment référence ? Parce qu'ils jugent que l’effet de l'IA sur l’emploi pourrait fonctionner selon la même logique.
Le double effet de l'IA sur l'emploi
Prenons les activités de traduction, particulièrement exposées à l’automatisation. Jusqu'ici, basculer une longue publication dans une autre langue demandait du temps et de l’argent. Seuls des secteurs aux besoins spécifiques comme l’édition ou l'audiovisuel y consacraient des sommes importantes. Pour des entreprises au périmètre géographique réduit, l'idée de traduire l'ensemble de leurs contenus semblait parfaitement extravagante.
L’IA bouleverse cela. Elle permet en quelques minutes d’obtenir une première version de qualité honorable qu’il faut naturellement faire vérifier par un professionnel, car des erreurs peuvent y subsister. Charge à lui, également, de perfectionner l'ensemble afin de le rendre naturel et vibrant. "Demain, il sera rentable pour des entreprises à petit budget de faire appel à un humain assisté par l'IA qui traduira leurs textes et vidéos en toutes langues", pronostique Charles Gorintin, CTO de la licorne tricolore Alan et conseiller à la cofondation de Mistral AI.
D'autres professionnels pourraient vivre une expérience similaire, notamment ceux du droit, qui consacrent une part importante de leur temps à explorer des corpus labyrinthiques. Un exercice dans lequel l’IA leur fait gagner un temps considérable. "Des entreprises ou des particuliers qui ne pouvaient s'offrir l'avis d’un avocat pourront le faire demain car cela prendra moins de temps à ce dernier de leur apporter une réponse éclairée", assure Jonathan Williams, ancien procureur de la Couronne britannique, aujourd'hui directeur France de la licorne suédoise Legora.
Si William Stanley Jevons étudiait avant tout l’impact énergétique, il pointait aussi, dès le XIXe siècle, que l'introduction de nouvelles machines pouvait avoir un effet paradoxal sur l'emploi : "Cela met présentement certains ouvriers au chômage. Mais la hausse de la demande pour ces produits devenus bon marché est telle que la sphère de l'emploi finira par s’élargir considérablement. Souvent, les mêmes ouvriers dont le travail a été réduit voient leur expertise, devenue plus efficace, être par la suite davantage demandée."
Chute des prix et élasticité de la demande
La machine à tisser n’a pas fait disparaître les métiers du textile : elle a, au contraire, permis l’émergence d'une industrie bien plus vaste, faisant aujourd’hui travailler plus de 90 millions de personnes dans le monde. Jevons aide à comprendre pourquoi l’évolution de l'emploi à l'ère de l'IA sera plus imprévisible qu’on ne le croit. Ce qui est certain, c'est qu'"aucune innovation n’est neutre sur l'emploi”, rappelle Julien Pillot, économiste expert du numérique et enseignant-chercheur à l’Inseec Business School.
Le paradoxe du statisticien britannique se vérifiera probablement dans des activités économiques où la demande est très "élastique" et réagit positivement à une baisse des prix. Dans les autres, en revanche, rien n'est moins sûr. Les agriculteurs ne le savent que trop. Entre 1961 et 2020, la production agricole mondiale par habitant a augmenté de 53 %, principalement sous l’effet des gains de productivité. Ce qui a fortement contribué à la baisse des prix enregistrée au XXe siècle (-60 %). Pour autant, même à des tarifs beaucoup plus abordables, les consommateurs n’ont pas eu envie subitement de faire dix repas par jour. Le résultat s'est traduit dans la sociologie des campagnes françaises : alors qu'on comptait 2,4 millions d’emplois dans l’agriculture en métropole en 1970, ce chiffre est tombé à 619 000 en 2022.