Du trotskisme à Matignon: Jospin, ou la gauche à l’épreuve du réel
Retour sur le parcours du Premier ministre socialiste de la France, de 1997 à 2002, disparu ces derniers jours.
Peut-être par boutade, peut-être par maladresse, il s’était un jour défini comme : « un austère qui se marre, un protestant athée, un dogmatique qui évolue ». En 2000, alors qu’il est à Matignon, il laisse même publier un recueil de ses « meilleures blagues », dans le vain espoir de paraître au moins aussi sympa que son rival Chirac. L’ouvrage est sous-titré : « Carnets secrets d’un austère qui se marre ». La formule, oxymorique, restera peut-être comme l’épithète accolée à l’ancien Premier ministre, décédé ce 22 mars, en plein dimanche électoral, comme certains rois furent brefs, bègues ou chauves.
Un père encombrant
On le savait issu d’une bourgeoisie intellectuelle protestante de gauche. Pas stalinienne. Pas vraiment enracinée dans la mythologie des « 75 000 fusillés » non plus. Et pour cause : son père, Robert Jospin, s’était acoquiné avec les illusions pacifistes de l’époque, allant jusqu’à frayer avec Marcel Déat après avoir soutenu Munich. Toute une génération de gauche qui, au nom de la paix, s’était approchée de l’abîme. En avril 1944, l’ambassade d’Allemagne à Paris dirigée par Otto Abetz décide de lancer une nouvelle publication, Germinal, destinée à fédérer une partie des collaborateurs de gauche. Le premier numéro de Germinal paraît le 28 avril 1944, portant le bandeau : « Hebdomadaire de la pensée socialiste française ». On trouvait donc parmi les rédacteurs le père de Lionel Jospin.
C’est plus tard que le public découvrit Lionel Jospin. Lors des municipales parisiennes de 1977, les socialistes se rangent derrière le communiste Henri Fiszbin, programme commun oblige, mais rapidement, Jospin et son acolyte Bertrand Delanoë piquent la vedette médiatique à leur chef de file. Indice aussi des mutations à venir dans la capitale, de moins en moins rouge mais de plus en plus rose. Deux décennies plus tard, il est Premier ministre quand il donne un coup de pouce à Delanoë, menacé en 2001 de se voir confisquer le flambeau parisien par ses concurrents Jack Lang et Dominique Strauss-Kahn.
Vint ensuite la Mitterrandie, ce long règne où il brilla d’abord dans les coulisses. A la tête du PS, Jospin se passionne pour les motions, les synthèses, les réunions et les congrès interminables. Il en sera l’apparatchik modèle, un gardien du temple. « François Mitterrand m’a proposé de lui succéder à la tête du Parti socialiste dans sa salle de bain », confia-t-il plus tard, avec cet émerveillement presque enfantin qui contrastait avec sa raideur publique. Il refuse toute entente avec le centre au moment des premières tentations gestionnaires et libérales de la gauche dans les années 1980. Contre Rocard qui prône le rapprochement avec l’UDF, Jospin mise déjà sur la gauche plurielle, malgré le déclin du PCF. Mais Mitterrand, président, se lasse des boutiquiers et des stratèges en salle de bain. Il préfère Fabius, dont la rapidité intellectuelle l’impressionne. Jospin, lui, s’irrite. Aux législatives de 1986, il s’estime aussi légitime que le Premier ministre pour conduire la majorité. Puis vient le congrès de Rennes, en 1990 : congrès de tous les règlements de comptes, où il fracture le camp présidentiel, s’approche des rocardiens, et offre au pays le spectacle presque burlesque des procédures socialistes. À la télévision, les yeux agrandis, il s’indigne de l’attitude des fabiusiens. Le théâtre interne des procédures socialistes devient comédie nationale et télévisée.
Pédagogisme et affaire de Creil
Il trouve un terrain plus solide rue de Grenelle. Ministre de l’Éducation nationale, il laisse une trace durable avec la réforme de 1989: « l’élève au centre du système ». L’enfant devient sujet, juge, acteur. L’école glisse doucement vers le pédagogisme. Les révoltes de mandarins du savoir n’y feront rien. Une révolution douce, mais profonde, dont l’école française fait encore les frais. Lionel Jospin quitta le ministère, mais y avait fait entrer Philippe Meirieu et avec lui, un état d’esprit dont l’école ne s’est jamais relevée. En 1989 éclate l’affaire de Creil, quand de jeunes filles d’origine marocaine voulurent forcer les portes d’un établissement scolaire coiffées de voiles islamiques. L’amateur de basketball n’est pas très solide sur ses appuis au moment de défendre les grands principes. A l’Assemblée nationale, il suggère aux directeurs d’établissement de dissuader le port de tels symboles, maispas au point d’engendrer des blocages. « En cas de blocage et en cas de refus, l’école doit accepter ces enfants ». Une sortie ministérielle aux effets inconfortables sur le terrain, qui imposa quinze ans plus tard une clarification du législateur. Dans le Nouvel Obs, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Élisabeth de Fontenay et Elisabeth Badinter cosignent une tribune importante contre cette attitude de défaite. Ce fut peut-être aussi la première grande rupture entre une gauche républicaine et une gauche démocrate, ce que Jean-Pierre Chevènement a pu appeler « la gauche américaine ».
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La suite relève de l’accident pour ne pas dire d’une série de coups de chance. En 1995, il devient le candidat du Parti socialiste par défaut, après les défections successives de Fabius, Rocard, Delors et des autres. Aucun sondage ne leur promettait le second tour. Jospin saisit donc sa chance. Il termine finalement en tête devant les candidats Chirac et Balladur au premier tour. En réactivant le clivage gauche-droite, en se détachant d’une Mitterrandie finissante, il trace sa route. Et deux ans plus tard, l’impensable: la drôle de dissolution de 1997 lui ouvre Matignon. La France lui échoit, sur fond de triangulaires où le Front national joue les trouble-fête. Philippe Muray dépeint bientôt avec férocité les traits de l’électrice-type de Lionel Jospin : « Faute de posséder quelque part un lopin/ Elle s’était sur le Web fait son cybergarden/ Rempli de fleurs sauvages embaumé de pollen/ Elle était cyberconne et elle votait Jospin ».
Le coq Chantecler
Au pouvoir, Jospin gouverne en huguenot. Austérité des manières, sérieux des dossiers, pédagogie parfois laborieuse. Il ratifie Amsterdam, privatise sans fracas, bénéficie d’une conjoncture favorable qui fait reculer le chômage. La « nouvelle économie » lui offre des marges. Dans le même temps, il résiste à la tentation blairiste, regarde de loin la « troisième voie » de Tony Blair et de Gerhard Schröder. Pas assez moderne pour les uns, trop gestionnaire pour les autres : il s’installe dans cet entre-deux qui fera sa légende à défaut de faire son succès. Celle du bon élève de l’ENA, des lunettes carrées, du sérieux sans panache. On lui reconnaît une forme de compétence. Le mythe du « bon gestionnaire socialiste ». On pourrait regarder avec nostalgie l’époque d’une gauche de gouvernement a priori raisonnable. Avec le recul, on peut aussi en vouloir à Jospin d’avoir sacrifié les points de croissance (+ 3,5 % en 1998, +3,4 % en 1999, +4,1 % en 2000 !) à la réforme des 35 heures et d’avoir dispersé les « dividendes de la paix » dans l’aide médicale d’Etat (AME). L’homologue allemand Gerhard Schröder ricane en expliquant que les 35 heures en France sont une excellente nouvelle pour l’Allemagne. Son ancien ministre et ancien camarade de l’ENA Jean-Pierre Chevènement, entré en campagne contre lui, va puiser dans les fabliaux médiévaux pour nuancer le rôle de Jospin dans la bonne santé économique de la fin du millénaire : « Lionel Jospin a bénéficié du retournement de la politique monétaire américaine au printemps 1997. Il s’est approprié la croissance revenue en 1998 comme le coq Chantecler le lever du soleil ». C’est aussi sous la gauche plurielle au pouvoir que Dominique Voynet sacrifia à Bruxelles, un beau jour de 2000, l’avantage nucléaire français avec une certaine fierté. Sur le plan migratoire, le nombre d’étrangers arrivés légalement s’élève à 200 000 durant le « quinquennat Jospin ». Dans l’ombre des réalistes et de la prétendue culture de gouvernement, la gauche de gauche a pu avancer ses pions.
Sous la surface, il y avait aussi une autre histoire. En 2001, il admet son passé trotskiste, tendance Lambert, après avoir longtemps entretenu la confusion. Infiltré au Parti socialiste à la demande de Pierre Boussel, il appartient à cette génération formée à l’orthodoxie révolutionnaire, comme Cambadélis ou Mélenchon. La notabilisation fera le reste: du militant clandestin au Premier ministre, la trajectoire dit tout d’un socialisme qui s’institutionnalise.
Mais un huguenot peut-il gouverner la France ? La question, jamais posée, plane pourtant. Henri IV avait compris que Paris valait bien une messe. La monarchie absolue s’était éteinte avec le renvoi de Necker, ministre principal de Louis XVI et calviniste de son état. Quant à Rocard, Mitterrand prit le soin de tuer dans l’œuf ses tentations présidentielles. 2002 devait être la bonne pour Jospin. Une présidentielle à portée de main, avec un président-candidat Chirac fâché avec la justice et grimé par les Guignols en « Super Menteur ». Alors que Renault ferme une usine, Jospin déclare : « L’Etat ne peut pas tout », illustrant un léger décalage avec la culture monarcho-catholique (pas contrariée par l’esprit de la Vème République) selon laquelle l’Etat, justement, peu à peu près tout. Jospin ne comprit jamais très bien ce qui lui était arrivé le soir du 21 avril 2002, incriminant les candidatures dissidentes, et notamment celle de Jean-Pierre Chevènement, à qui il avait été pourtant reproché d’avoir attiré dans ses rangs des réacs de droite (Pierre Poujade, Pierre Pujo, Paul-Marie Coûteaux, le général Gallois) : autant de gens qui n’auraient pas voté Jospin au premier tour, ni au second. Menant une campagne de second tour avant le premier, il déclara que son programme n’était pas socialiste, ce qui eut le don de renforcer les candidats Laguiller et Besancenot. Les troupes socialistes, un peu éblouies par l’enthousiasme médiatique des années 1997-2002, ne réalisèrent pas que la baisse du chômage n’avait pas suffi à résoudre le mal-être français. Le fameux 21 avril, seuls 11 % des ouvriers ont voté Jospin. Le soir venu, il se retire « de la vie politique ». Geste orgueilleux et théâtral, qu’il finira par regretter avec une tentative piteuse de retour vers 2006. En 2005, un article sur son ouvrage Le monde comme je le vois est précédé dans le Nouvel Obs d’une page de pub pour la prévention des glaucomes. On n’est jamais mieux aidé que par les médias amis. L’hebdo de gauche lance dans les mois suivants la campagne de Ségolène Royal. Il n’y aura jamais de nostalgie excessive de Jospin, pas au point d’entraîner un soulèvement des foules, en pleine université d’été de La Rochelle.
Dans l’ombre de Chirac sympa
Jospin n’était pas vraiment aimé. Il le savait. En 2002, il regarde, irrité, ses partenaires de la gauche plurielle, qui ont tous fait campagne sous leur bannière respective, appeler à voter Chirac à 20 heures 02. Si le duo Chirac-Jospin a offert devant les caméras quelques sourires complices et sympathiques, Jospin sait que Chirac mène une campagne de séduction auprès des ministres de gauche. De Marie-George Buffet à Pierre Moscovici, ils ne peuvent s’empêcher de trouver Chirac « sympa ». En 2000, l’ancien député de Paris s’aventura sur la chasse gardée du président Chirac en déclarant, à Jérusalem, que le Hezbollah était un mouvement terroriste. Une sortie qui lui valut un caillassage de la part d’étudiants palestiniens, mais aussi un rappel à l’ordre de la part de l’Elysée, jaloux de son périmètre et très soucieux de conserver son excellente image dans le monde arabe. Etrange retournement : en 2000, Jean-Luc Mélenchon n’était qu’un modeste ministre délégué à l’Enseignement professionnel. Les confidences de Jospin étaient rares, et souvent maladroites. « J’aime la purée que me fait ma femme Sylviane », disait-il, désarmant, quand la télévision l’interroge sur ses goûts. Et pourtant, cette même franchise lui vaudra, paradoxalement, une forme de respect tardif, lorsqu’il reconnaît la part de « théâtralité » dans l’antifascisme convenu, rappelant que le Front national, « tout odieux qu’il soit, n’était pas un parti fasciste ». A la droite de la droite, Jean-Marie Le Pen l’avait dépeint comme son adversaire le plus honnête, le plus loyal. Retiré des affaires, il se réfugie dans le temps long et diagnostique en 2015, du « Mal Napoléonien », pamphlet antibonapartiste tardif sans la verve de Napoléon le Petit. L’ouvrage explique que la France a manqué, avec les guerres de la Révolution et de l’Empire, une fois encore dans son histoire, de devenir l’Angleterre en préférant l’aventure guerrière à la révolution financière sur le modèle britannique. Il y avait là une forme d’aveu. Celui d’une gauche qui, après avoir rêvé de transformer le monde ou de « changer la vie », en venait à préférer l’austère administration des choses, la discipline morale et budgétaire sur fond de désenchantement lyrique et de reniement idéologique. Avec cette franchise qui lui aura tant coûté, et sans doute coûté l’essentiel, il a fini par dire ce que la gauche était devenue. Et ce que le macronisme parachèvera quelques années plus tard, en assumant pleinement cette mue, débarrassé du poids des héritages et de la pudeur des anciens.
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