Danemark : la leçon de populisme de Mette Frederiksen pour rester au pouvoir
Bien qu'ils se détestent depuis leur premier différend sur le Groenland en 2019 – elle avait jugé "absurde" son intention d'acheter ce territoire danois ; lui l'avait qualifiée de "méchante" – Mette Frederiksen peut dire merci à Donald Trump. En réitérant ses menaces d'annexion de la grande île danoise, début janvier, le président américain a remis en selle la Première ministre scandinave. Alors que la sociale-démocrate se trouvait en difficulté après la déroute des élections municipales de novembre à Copenhague (et ailleurs), la menace trumpienne sur le Groenland lui a permis de rebondir. "Les Danois trouvent qu'elle a bien géré la "séquence Trump" en s'appuyant sur ses alliés européens, notamment sur Emmanuel Macron dont le soutien, il est vrai, a été précieux", résume le biographe Thomas Larsen, auteur de Mette Frederiksen, un portrait politique (non traduit). Résultat ? Sa popularité est remontée dans les sondages. Requinquée, la cheffe de gouvernement au flair incontestable a sauté sur l'opportunité pour convoquer des élections anticipées sept mois avant le terme de son mandat. Au terme de seulement quatre semaines de campagne, le scrutin aura lieu le 24 mars.
Redoutable animal politique devenu une personnalité marquante de la scène européenne, Mette Frederiksen, 48 ans, entend conserver son poste. Si elle réussit son pari, elle battra, au cours de son troisième mandat, presque tous les records de longévité d'un Premier ministre danois de gauche. Jusqu'à présent, seul le social-démocrate Thorvald Stauning, qui a posé les bases de l'Etat-providence danois dans les années 1930, a dépassé les dix années au pouvoir. Pour arriver à ses fins, Mette Frederiksen est passée en mode Blitzkrieg. Un brin démagogue et franchement clientéliste, elle emploie des ficelles aussi épaisses que les amarres de ferry-boats qui mouillent au port de Copenhague, non loin de la statue de la Petite sirène.
Surenchère électorale
Le 26 février, devant le Folketing (parlement), elle annonce ainsi la date des élections anticipées et... l'octroi immédiat d'une sorte de "bon d'achat" destiné à compenser la hausse du coût de la vie. Cette subvention, de 335 à 670 euros, bénéficiera à plus de 2 millions de Danois, soit environ un tiers de la population, essentiellement des retraités, des étudiants et des travailleurs peu qualifiés. Pour l'opposition du bloc de droite, cette grossière manœuvre n'est rien d'autre que du valgflæsk, autrement dit de la "cochonnaille électorale".
"Il faut savoir que, en campagne électorale, les sociaux-démocrates danois sont historiquement aussi impitoyables que décomplexés, explique le politologue Mikkel Vedby Rasmussen. Afin de remporter des élections, ils sont prêts à promettre tout et n'importe quoi, sachant qu'après le décompte des résultats vient l'heure des négociations." Car dans un paysage politique aussi fragmenté que celui du Danemark, où douze partis sont en lice, il est indispensable de s'asseoir à une table pour former un gouvernement de coalition. "Après quoi, reprend-il, il demeure possible d'expliquer à son électorat qu'en raison des inévitables concessions faites aux autres partis de gouvernement, il est impossible à mettre en œuvre telle ou telle proposition."
Voilà en tout cas de quoi encourager la surenchère électorale. Ce dont Mette Frederiksen ne se prive pas. Aussi a-t-elle relancé une vraie "guerre de religion" en proposant aux Danois de rétablir l'impôt sur la fortune, pourtant aboli en 1997 par son propre parti. Son idée ? Un ISF de 1 % sur les contribuables dont la fortune dépasse 2,3 millions d'euros (soit environ 50 000 personnes). "Les syndicats applaudissent mais le monde des affaires est furieux", raconte l'analyste économique Niels Lunde, auteur prolifique de dizaines de livres sur le patronat danois. Le biographe Thomas Larsen complète : "A la colère initiale des grands patrons s'ajoute maintenant celle des startupers dont la fortune, calculée sur la valorisation de leur entreprise, n'existe souvent que sur le papier."
Habituellement discrets, les patrons de plusieurs fleurons nationaux sont sortis de leur silence, à l'instar de celui du n° 1 mondial du jouet Lego ou du leader mondial du transport de conteneurs Maersk. Tous critiquent publiquement l'ISF, en prenant pour exemple les nombreux cas d'exil fiscal causés par cet impôt en Norvège. "Si une telle taxe voit le jour, je réfléchirai à l’endroit où je veux vivre", menace ainsi Henrik Andersen, le PDG de Vestas (n° 1 des éoliennes en Europe), dans une interview au quotidien Berlingske. "Cela aura aussi un impact sur les investissements de notre entreprise", a-t-il ajouté. D'autres déclarations de businessmen vont dans le même sens, ce qui arrange bien Mette Frederiksen, qui cherche à se gauchiser. D'après elle, l'ISF permettra de financer une (énième) réforme des écoles primaires afin que chaque classe compte au maximum 14 élèves jusqu'en CE2 (contre 26 aujourd'hui). Voire. Il faudrait pour cela recruter 4 000 enseignants supplémentaires... dont le Danemark ne dispose pas.
Ovni politique
"Ce programme populiste démontre à nouveau la plasticité idéologique de Mette Frederisken", grince Noa Redington, ancien conseiller politique d'une autre Première ministre, la sociale-démocrate Helle Thorning-Schmidt (2011 à 2015). Ovni politique sorti tout droit de la série télévisée Borgen, Mette Frederiksen est en effet connue pour l'habileté de ses changements de posture selon l'air du temps. Très à gauche et eurosceptique dans sa jeunesse, elle a viré au vert puis est devenue une fervente européenne avant de diriger un gouvernement de coalition avec des conservateurs de centre droit. "En 2019, elle se posait en rebelle puisqu'elle avait convaincu le parti social-démocrate d'adopter une politique de droite en matière d'immigration, pointe Pierre Collignon, directeur de la rédaction de Berlingske, Le Figaro danois. Mais aujourd'hui, elle représente le pouvoir établi."
Alors, nouveau changement tactique ! A la tête d'un gouvernement de coalition avec le centre droit, elle a identifié que le pays pourrait pencher à gauche le 24 mars. Son programme (qui inclut aussi un impôt sur les plus-values immobilières et une proposition sur la réduction de l'âge de la retraite) constitue clairement une main tendue vers les petits partis du bloc de gauche. "Elle leur signale qu'elle pourrait facilement gouverner avec eux si une constellation de gauche politique sortait vainqueure des urnes", prédit le politologue Mikkel Vedby Rasmussen.
Tacticienne avisée, elle garde deux fers au feu. Car la configuration actuelle pourrait rester inchangée. Depuis trois ans et demi, Mette Frederiksen dirige une grande coalition "à l'allemande" avec les libéraux de Venstre et les centristes du parti des Modérés. Chose amusante : les leaders de ces partis sont à la fois ses adversaires de campagne et ses collaborateurs au gouvernement (le libéral Troels Lund Poulsen détient le portefeuille de la Défense ; le centriste Lars Løkke Rasmussen, celui des Affaires étrangères). Même si 70 % des Danois se disent persuadés que Mette Frederiksen sera reconduite après les élections, la politique n'est pas une science exacte. Pour elle, c'est plutôt un jeu qui se joue avec une pièce. Son nom ? "Pile, je gagne ; face, tu perds."