Immigration, le grand malentendu des gauches européennes
Le 24 mars, les Danois sont appelés aux urnes. Mette Frederiksen a déclenché des élections anticipées, et ce choix de calendrier n’est pas innocent. La Première ministre sociale-démocrate a estimé qu’alors que son parti baissait dans les sondages depuis des mois, elle bénéficiait tout d’un coup d’un courant favorable inattendu : l’affaire du Groenland. En résistant publiquement aux rodomontades de Donald Trump sur le rachat de l’île autonome, elle a incarné quelque chose de rare dans la politique européenne — une posture souveraine, ferme, lisible.
Pourtant, si Frederiksen devrait conserver le pouvoir, ce n’est pas seulement grâce au Groenland (qui figure à peine dans la campagne). Mais surtout parce qu’elle a opéré un tournant que beaucoup de ses homologues progressistes n’osent pas encore adopter : l’une des politiques d’immigration les plus restrictives d’Europe, assumée, revendiquée, théorisée. Son message est direct : on peut être de gauche et fermer les frontières.
Cela est amplement documenté : les discours anti-migrants ont conquis une partie de la gauche européenne. L’argument, dans sa version la plus structurée, est social : pour protéger les travailleurs, défendre les salaires et préserver des Etats-providence construits sur des décennies, il faudrait contenir les flux migratoires. Dans ce cas de figure, l’immigré devient moins un bouc émissaire qu’une variable socio-économique à contrôler.
Le Royaume-Uni de Keir Starmer illustre la même logique. Héritier d’un Labour bousculé par le Brexit, et talonné par le parti de Nigel Farrage qui fait des "small boats" échouant sur les côtes britanniques son cheval de bataille, Starmer a durci son discours migratoire dans des termes qui ne dépareraient pas dans la bouche de ses opposants. Ce virage n’est pas sans précédent intellectuel : David Goodhart, journaliste, essayiste et auteur de The Road to Somewhere, écrivait dès les années 2000 que l’excès de diversité pouvait éroder la confiance sociale sur laquelle repose l’Etat-providence. Il avait été qualifié de traître.
Vingt ans plus tard, ses suggestions sont devenues programme de gouvernement. Même la Suède, longtemps exception humaniste au sein du bloc nordique, a fini par plier après la crise migratoire de 2015 : du pays le plus accueillant d’Europe, elle est devenue l’un des plus restrictifs.
Cette cohérence nordique — généreuse en interne, méfiante face à ce qui pourrait diluer le contrat social — contraste avec une autre tradition progressiste, celle du sud de l’Europe. En Espagne comme au Portugal, la gauche au pouvoir assume l’immigration comme nécessité démographique et économique. Forgée dans l’antifascisme et la résistance aux dictatures, elle a développé une culture des droits qui admet difficilement les hiérarchies entre humains. Le souvenir de Franco ou de Salazar n’est pas un musée : c’est un repère moral actif. Sánchez ne défend pas l’immigration malgré son héritage : il la défend à travers lui.
Ce clivage Nord-Sud révèle deux modèles de solidarité qui ne se sont jamais vraiment accordés : l’un fondé sur la communauté nationale resserrée, l’autre sur l’universalisme des droits. Ce sont deux façons d’être de gauche — et elles se regardent aujourd’hui avec une incompréhension croissante.
Reste le problème que personne ne formule avec suffisamment de vigueur : l’Europe vieillit, sa fécondité s’effondre. Nous avons besoin d’un grand renouvellement de population, faute de quoi retraites et budgets vacilleront. C’est là que le clivage apparaît clairement. Le modèle nordique ne concilie pas nécessité d’ouverture et protection : il retarde le moment où il faudra choisir. Au Danemark, on retarde cette échéance en rehaussant l’âge de la retraite tous les cinq ans, afin de tenir compte de l’augmentation de l’espérance de vie – l’âge de la retraite est actuellement fixé a 67 ans, il passera à 68 en 2030, et à 69 en 2035.
En Europe du sud, les progressistes intègrent l’ouverture plus frontalement dans un récit politique universaliste. Frederiksen et Sánchez ne représentent donc ni deux formes d’hypocrisie (comme le suggèrent les détracteurs des deux côtés), ni deux visions de l’Europe, mais deux réponses à une même hésitation de la gauche : l’Europe est-elle une communauté de valeurs universelles ou une somme d’Etats-providence nationaux ?