Pete Hegseth, un fanatique des croisades pour qui l'Iran ne serait que la première étape
C’est l’histoire d’une revanche. Pete Hegseth attendait son heure depuis le 20 janvier 2021, date d’une humiliation jamais digérée. Ce matin-là, le soldat de la Garde nationale qu’il est encore s’apprête à officier pour la cérémonie d’investiture de Joe Biden, quatorze jours après l’assaut du Capitole. Son téléphone sonne. Au bout du fil, un supérieur lui ordonne de rester chez lui. Principe de précaution : un compagnon d’armes a signalé Hegseth comme une possible "menace interne". En cause, un tatouage aperçu sur son biceps droit. On y lit : "Deus Vult" ("Dieu le veut"), le cri de ralliement des croisés au XIe siècle, devise connue des cercles de l’alt-right (extrême droite).
Cinq ans plus tard, voilà Pete Hegseth musclé et tatoué comme jamais, mais cette fois au sommet de sa gloire, propulsé à la tête du département de la Défense, un ministère au budget pharaonique de 850 milliards de dollars employant trois millions de soldats, réservistes et civils. Au nez et à la barbe de ses détracteurs d’hier, il réalise aujourd’hui son fantasme de toujours : une "croisade américaine", dont la République islamique iranienne serait la première cible, dans un remake de la guerre contre le terrorisme engagée en 2001 par George W. Bush, qui employait le même terme.
"Tout comme les croisés chrétiens, qui ont repoussé les hordes musulmanes au XIIe siècle, les croisés américains devront faire preuve du même courage face aux islamistes", prophétisait-il en 2020 dans son livre American Crusade. Ce 4 mars, au quatrième jour de la guerre en Iran, Hegseth exulte : "La mort et la destruction viendront du ciel, du matin au soir, déclare-t-il devant la presse. Nos soldats ont les pleins pouvoirs, donnés par le président et moi." Et conclut : "Que la providence divine couvre et protège nos troupes."
De la théocratie en Amérique
Qui d’autre que Dieu pour guider les GI’s ? Depuis sa nomination, Pete Hegseth, ancien commentateur de Fox news et membre de l’ultraconservatrice Communion des Églises évangéliques réformées, a fait du christianisme le moteur de sa mission et rêve d’évangéliser le Pentagone. Au service de prière mensuel qu’il y a instauré, il a récemment invité son maître à penser, le fondateur de la Crec, Doug Wilson, connu pour ses positions extrêmes : partisan d’une théocratie en Amérique, le pasteur de l'Idaho est hostile au vote des femmes et juge que l’esclavage n’était "pas si terrible". Sur les réseaux sociaux, plusieurs communications officielles du département de la Défense montrent ces derniers mois des vidéos de préparatifs de guerre assorties de versets bibliques. Un prosélytisme doublé d’une politisation assumée. Objectif : éliminer tout contenu touchant de près ou de loin à la diversité. Des dizaines de milliers de publications – montrant notamment les exploits de femmes militaires – ont ainsi été supprimées des bases de données du département.
"Hegseth incarne une rupture nette avec le modèle de l’armée américaine depuis la Première Guerre mondiale, souligne Ronit Stahl, professeur d'histoire à l'Université de Californie, Berkeley. Historiquement, l’armée américaine est non partisane et fut un moteur d’inclusion de diverses religions, à travers ses aumôniers. Pete Hegseth promeut au contraire une forme très restrictive de christianisme évangélique blanc comme idéal religieux."
"Epic Fury", un plan de Dieu ?
Dans certaines casernes, l’opération "Epic Fury" contre les mollahs iraniens aurait été présentée comme le plan de Dieu, selon la Military Religious Freedom Foundation (MRFF). Cette organisation, qui défend depuis vingt ans la liberté religieuse dans l’armée américaine, dit avoir reçu plus de 200 plaintes venant de 50 bases militaires. "Ces soldats nous ont signalé que leurs commandants, euphoriques, présentaient cette guerre comme le début de la bataille d'Armageddon, conformément au Livre de l'Apocalypse", affirme Michael Weinstein, qui dirige la MRFF. "Malheureusement, cela ne me surprend pas, poursuit ce vétéran, dont le père et trois des enfants ont servi dans l’armée américaine. Avec ses prières dans le grand auditorium du Pentagone, Hegseth fait chaque mois un bras d’honneur à notre Constitution, qui consacre dans son premier amendement la séparation de l'Église et l'État."
S'il a été élevé dans la foi chrétienne, le natif du Minnesota, 45 ans, n’a pas le CV du parfait observant. Marié trois fois, Hegseth a reconnu à plusieurs reprises ses infidélités et versé 50 000 dollars à une femme qui l'accusait d'agression sexuelle en 2017. Son penchant pour la boisson lui a longtemps valu le surnom peu flatteur de "Kegseth" (référence au "keg", le fût de bière en anglais). Tout a changé en 2018, jure-t-il, après son troisième mariage avec Jennifer Rauchet, rencontrée à Fox News, et leur inscription à l’église communautaire de Colts Neck, dans le New Jersey. Désormais disciple de Doug Wilson, il fréquente l’une de ses églises, inaugurée en 2025 à Washington… à deux pâtés de maisons du Capitole. Une aubaine pour ce gourou qui, il n'y a pas si longtemps, était considéré comme marginal...
De fait, la parole du camp nationaliste chrétien est de plus en plus influente et décomplexée au sein de l’administration Trump 2. Jeudi 5 mars, une vingtaine de pasteurs évangéliques ont prié pour les soldats américains engagés en Iran dans le bureau Ovale. Une scène hallucinante orchestrée par Paula White Cain, la télévangéliste nommée directrice du Bureau de la Maison-Blanche pour la foi. Faute d’objectifs clairs, l’opération "Epic Fury" prend des airs de guerre sainte. Au risque, pour Donald Trump, de contrarier ses électeurs.