Volkswagen investit au Canada ou le message du canari
Le premier constructeur automobile européen abandonne son projet d’investissement dans le Tennessee au profit de l’Ontario, au Canada. Cette décision a une valeur historique. Elle souligne le caractère suicidaire du protectionnisme douanier à la Trump.
La décision du premier constructeur automobile européen d’abandonner un investissement de 7 milliards de dollars prévu dans le Tennessee au profit de l’Ontario, au Canada, constitue la première victime majeure d’une guerre commerciale censée « rendre sa grandeur à l’Amérique », mais qui va en réalité la marginaliser.
Il s’agit d’un exemple de manuel. Lorsqu’il est utilisé comme un instrument grossier de mise en scène politique, le protectionnisme finit inévitablement par se retourner contre les travailleurs mêmes qu’il prétend défendre.
Il ne s’agit pas ici d’une entreprise cherchant un site marginalement moins cher ou des salaires légèrement plus bas. Il s’agit d’un groupe multinational évaluant le risque politique imposé par une administration instable, et concluant qu’il est plus sûr d’investir dans un pays au marché pourtant plus réduit, simplement parce que ses institutions offrent de la prévisibilité.
Ce que détruisent réellement les droits de douane
Pour comprendre la portée de cette décision, il faut dépasser le bruit politique immédiat et s’attacher à la logique économique sous-jacente.
La théorie implicite derrière les menaces tarifaires de l’administration Trump — en particulier l’idée d’un droit de douane uniforme de 25 % sur les composants automobiles — repose sur une incompréhension profonde de la production industrielle moderne.
L’administration semble croire que les droits de douane agissent comme un aimant, attirant mécaniquement la production à l’intérieur des frontières protégées. Taxez les importations, et les entreprises n’auront d’autre choix que de construire leurs usines aux États-Unis.
C’est une idée simple, intuitive, politiquement séduisante. Mais comme beaucoup d’idées simples en économie, elle devient presque entièrement fausse lorsqu’on l’applique à des industries complexes et intégrées à l’échelle continentale.
Les véhicules modernes ne sont pas fabriqués en un seul lieu. Ils sont assemblés à partir de dizaines de milliers de composants qui franchissent les frontières à plusieurs reprises au cours du processus de production.
Dans l’espace nord-américain, un même composant peut être partiellement fabriqué au Mexique, intégré dans un sous-ensemble au Canada, puis retravaillé ou assemblé aux États-Unis avant la production finale. Ces circulations ne sont pas accidentelles : elles sont le produit de décennies d’optimisation industrielle, de spécialisation régionale et de logistique fine.
Introduire un droit de douane généralisé sur les composants automobiles ne revient donc pas simplement à taxer des biens importés. Cela signifie introduire une taxation potentiellement répétée, à chaque franchissement de frontière, sur des intrants intégrés à des produits intermédiaires de niveau croissant.
Même lorsque des exemptions existent dans le cadre de l’USMCA (1), leur mise en œuvre repose sur des règles d’origine complexes, des calculs de valeur ajoutée et des procédures de certification lourdes. Le coût réel n’est alors pas seulement celui du tarif, mais celui de l’incertitude réglementaire, du risque juridique et de la complexité administrative.
Face à cette situation, les entreprises cessent de chercher à optimiser leurs chaînes de valeur. Elles cherchent avant tout à minimiser le risque de franchissement de frontière. Cela conduit soit à une fragmentation artificielle et inefficace de la production à l’intérieur d’un même pays, soit — plus fréquemment — à un déplacement du centre de gravité industriel vers des juridictions où les chaînes peuvent rester stables et prévisibles.
Le mécanisme invisible : une désindustrialisation par désorganisation des chaînes de valeur
Ce processus ne se traduit pas immédiatement par la fermeture spectaculaire d’usines. Il opère de manière plus insidieuse.
La désarticulation des chaînes de valeur détruit l’ensemble de l’écosystème industriel intermédiaire : logistique, transport, plateformes de stockage, manutention, coordination des flux, services industriels spécialisés. Ce sont précisément ces métiers, souvent invisibles, qui donnent sa densité réelle à une économie industrielle.
Lorsque ces réseaux se fragmentent, la désindustrialisation s’accélère — non par un choc brutal, mais par une érosion systémique des capacités productives.
Le choix du Canada par Volkswagen met en lumière un contraste frappant. Sous la direction de Mark Carney, ancien banquier central, le pays ne cherche pas à surenchérir par des subventions massives. Face à un Trump de plus en plus brutal et imprévisible, il offre simplement ce qui devient rare : une perspective de stabilité institutionnelle. Un environnement où les règles sont établies par la loi et la concertation, où les différends sont arbitrés par les tribunaux et non par les réseaux sociaux, et où les engagements pris aujourd’hui ne sont pas remis en cause demain par un changement d’humeur politique.
Dans un monde marqué par l’incertitude, ce cadre prévisible constitue un avantage comparatif majeur. Pendant que Washington menace de guerres commerciales, Ottawa vend la continuité. Et le marché répond en conséquence.
Fuite du capital et illusion protectionniste
Volkswagen n’est pas un cas isolé (on parle également de Toyota). C’est un indicateur avancé. Si une entreprise de cette taille juge le risque excessif, que doivent penser les acteurs plus petits ?
La fuite du capital ne se produit pas en un jour. Elle s’opère décision après décision, lorsque les conseils d’administration commencent à exclure discrètement les États-Unis de leurs projets d’expansion.
Les premiers signes sont déjà visibles : ralentissement des dépenses d’investissement, refroidissement des flux d’investissements directs étrangers, accumulation de liquidités non investies. Le capital attend un retour à la raison. Mais chaque nouvelle menace tarifaire repousse cet horizon.
Un droit de douane n’est pas une taxe payée par un gouvernement étranger. C’est une taxe acquittée à la frontière par l’importateur — le plus souvent une entreprise américaine — puis répercutée sur le consommateur.
Il renchérit les prix, réduit la compétitivité des exportations et déclenche des représailles. Mais surtout, il introduit une taxe d’incertitude qui paralyse l’investissement de long terme.
À l’inverse, le Canada offre une prime de stabilité. Dans le contexte actuel de l’économie mondiale cela devient une force stratégique.
Conclusion : un avertissement historique
Il est universellement reconnu — ou du moins cela l’était autrefois — que le capital est peureux. L’argent, en particulier celui nécessaire à la construction d’installations industrielles coûtant plusieurs milliards de dollars, déteste l’incertitude. Il exècre la volatilité. Et plus que tout, il fuit les caprices arbitraires de dirigeants erratiques qui considèrent le commerce international, non comme un système d’échanges mutuellement bénéfiques, mais comme un jeu à somme nulle fait de domination et de soumission.
Pendant des décennies, les États-Unis ont constitué un refuge sûr pour le capital mondial, précisément parce qu’ils offraient l’inverse de ce chaos : un cadre juridique prévisible, des institutions stables et un attachement à un ordre économique fondé sur des règles que l’Amérique avait elle-même largement contribué à bâtir.
Mais nous vivons aujourd’hui une expérience profonde et douloureuse : celle de ce qui se produit lorsque cette stabilité est démantelée, brique après brique.
La nouvelle annoncée par Volkswagen n’est donc pas un simple fait divers économique. C’est un signal d’alarme macroéconomique. Un avertissement indiquant que les hypothèses fondamentales sur lesquelles reposait l’ordre économique mondial sont en train de perdre leur validité.
La décision de Volkswagen est le canari dans la mine. Elle marque le moment où les marchés cessent de faire semblant de croire à l’exceptionnalisme américain et commencent à intégrer le risque politique américain dans leurs décisions d’allocation.
Les États-Unis disposent toujours de tous les atouts nécessaires pour dominer les industries du futur. Mais ils les sabotent volontairement au nom d’une idée zombie : le protectionnisme.
Pendant que les pelleteuses commencent à creuser en Ontario plutôt que dans le Tennessee, ce chantier doit être vu pour ce qu’il est : un monument à une erreur politique auto-infligée.
Le monde avance. La seule question est désormais de savoir si les États-Unis avanceront avec lui — ou s’ils continueront à crier contre la pluie pendant que leurs voisins construisent silencieusement le refuge de l’Arche.
1) USMCA : acronyme de l’accord de libre-échange Etats-Unis- Mexique-Canada qui, en 2018, sous la mandature de la première administration Trump, a remplacé le précédent traité ALENA qui liait les trois pays.
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