Iran : quatre idées fausses qui ont la vie dure
Alors qu’Etats-Unis et Iran sont engagés dans un bras de fer diplomatique sous forte pression militaire américaine, l’analyse de la stratégie des acteurs est parfois faussée, notamment en France, par des idées reçues sur la situation intérieure en Iran et sur l’état de l’opinion publique.
1/ « On ne connait pas bien l’opinion publique iranienne »
C’est inexact : les enquêtes du groupe de chercheurs du GAMAAN (chercheurs iraniens établis aux Pays-Bas) permettent depuis 2019 de connaître les grands clivages et leur évolution. Ils opèrent via internet en collaboration avec les fournisseurs de VPN et les chaînes satellitaires et pondèrent en fonction des autres sources statistiques disponibles. Les chiffres que nous donnons dans cet article sont tirés de leurs résultats, qui sont valables pour 90% de la population alphabétisée, en raison de la très forte utilisation d’internet en Iran (en temps normal). Ces travaux ont été relayés en France par la Fondation pour l’innovation politique.
Sans doute les manifestations massives en Iran et leur répression féroce ont-elles fait évoluer cette opinion mais dans un sens qui ne peut que renforcer les tendances lourdes apparues depuis des années.
2/ « Le régime dispose encore d’une base populaire substantielle dans un pays très majoritairement musulman »
C’est faux : le régime est massivement rejeté et surtout le processus de « désislamisation » de la population est très avancé. Les soutiens au régime actuel se situent entre 10% et 12% selon les enquêtes. Entre 11 et 13% de ceux qui y adhèrent demandent des réformes. Les opposants (souhaitant la fin de la République islamique immédiatement ou rapidement) sont entre 70 et 80%. Moins de 50% de la population seulement se reconnaît comme musulmane (dont 38% comme chiites) et 47% des répondants affirment être passés de « religieux » à sans « religion ». Enfin, 70% sont contre le port du hijab obligatoire.
3/ « Reza Pahlavi ne dispose pas d’un vrai soutien dans le pays »
C’est inexact : le fils du dernier Chah est de loin la personnalité politique la plus populaire (environ 1/3 des réponses). Même en considérant le deuxième choix offert aux répondants, aucune autre personnalité de l’opposition ni du régime n’atteint 10% (9% pour le Guide suprême). Mais il rencontre aussi une opposition à des degrés divers (également 1/3 de l’opinion). Le dernier tiers est hésitant. Les slogans de ralliement au prince héritier (« Vive le Chah ! ») dans les récentes manifestations laissent penser que sa popularité augmente, tandis que sa crédibilité internationale s’accroît, comme le montre son invitation à la prochaine conférence de Munich sur la sécurité. Il vient de proposer un « plan de transition » laissant ouverte la question du régime qui devra être tranchée par referendum. Tout va dépendre de sa capacité à rassembler une opinion très divisée et les fortes minorités (Kurdes et Azéris notamment) où il est bien moins populaire. Reza Pahlavi doit aussi convaincre la gauche, qui avait largement contribué à la victoire de la révolution islamique en 1979 (avant d’en être la victime). Plus fondamentalement, l’orientation d’un futur régime reste l’objet de choix entre libéralisme, socialisme et nationalisme, les trois principales tendances, dans l’ordre.
4/ le nationalisme iranien anti-américain et anti-israélien joue contre une intervention étrangère
C’est faux : la responsabilité de la guerre des 12 jours est attribuée à 44% au régime iranien (33% à Israël), et l’opinion est majoritaire sur sa défaite dans la confrontation et son incapacité à défendre le pays. Surtout, 69% des répondants estiment que le régime doit abandonner sa volonté de destruction de l’Etat hébreu. Toutefois, une majorité d’entre eux considère que ce dernier a commis des crimes de guerre à Gaza et son image reste négative (48% contre 39%) ; il est à noter que l’Union européenne obtient à peu près les mêmes scores. Autrement dit, l’image d’Israël dans l’opinion est très éloignée de celle que veut en donner le régime (et de celle de « la rue arabe »), mais reste empreinte d’une certaine défiance.
Il est clair en revanche que le puissant anti-américanisme qui fut l’un des facteurs de la révolution islamique appartient au passé, même s’il offre une grille de lecture encore fréquemment utilisée dans les commentaires en Occident. Les Etats-Unis ont la meilleure image de tous les pays (53% positive contre 37% négative). La Russie et la Chine sont, elles, perçues très défavorablement en raison d’une longue histoire conflictuelle avec la première et du fort soutien des deux au Pouvoir actuel.
Si l’arme nucléaire est désapprouvée par 49% des répondants, 46% d’entre eux considèrent néanmoins que les missiles offrent une protection. Enfin 62% préconisent des négociations directes avec les États-Unis pour régler les contentieux.
Une question ouverte : les effets de la férocité de la répression
Reste à mesurer l’effet des récents événements et notamment de la férocité de la répression sur l’opinion iranienne : entraînent-ils un découragement temporaire, voire durable dans une partie de la population, comme on a pu le constater après l’écrasement du mouvement « Femmes, Vie, Liberté » en 2022 ? Ou renforcent-ils le souhait d’une intervention étrangère que demandent des voix très écoutées en Iran comme Nasrin Notoudeh (prix Sakarov 2012) ou le très pacifiste Ramin Jahanbegloo ? L’arrestation de grandes figures réformatrices (l’aile dite « modérée » du régime) et la condamnation de Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix, à sept ans de prison montrent que la ligne la plus dure l’emporte en ce moment à Téhéran sur le plan intérieur comme dans la confrontation avec les Etats-Unis.
L’article Iran : quatre idées fausses qui ont la vie dure est apparu en premier sur Contrepoints.