Défense : doit-on vraiment financer la recherche ? Par Emmanuel Chiva
Chaque année, la recherche et l’innovation de défense sont financées à peu près à hauteur de 1 milliard d’euros. Et la nouvelle loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit de l’ordre de 10 milliards d’euros pour ce domaine.
Ce financement est orchestré par l’Agence de l’innovation de défense (AID), service à compétence nationale placé sous la responsabilité du délégué général pour l’armement. Il peut prendre plusieurs formes : des projets de recherche de maturité faible (capteurs quantiques, recherche sur les puces neuronales par exemple) généralement réalisés avec des universités ou des institutions comme le CNRS, ou l’Inria (Institut National de Recherche en Informatique et Automatique). Il s’agit là de projets scientifiques que l’on doit "dérisquer", afin d’identifier la meilleure voie de recherche pouvant mener au développement d’un système puis à son industrialisation. Un exemple : le projet BlocPrint, qui a permis de développer une imprimante 3D robotisée, à base d’encre biologique, permettant d’imprimer directement de la peau (épiderme et derme) sur le corps d’un grand brûlé !
L’innovation participative ensuite. Il s’agit d’innovations réalisées par les hommes et les femmes du ministère des Armées, qui ont rencontré un problème et imaginé une solution. Ils peuvent être civils, militaires du rang, sous-officiers, officiers et même officiers généraux. Je me souviens ainsi du "radar de recul" du parachutiste permettant de l’alerter de l’imminence du sol même dans la nuit noire, et en toute discrétion.
Comment motiver les investisseurs ?
Troisième mode de financement : les projets d’accélération d’innovation. Typiquement, l’AID identifie une innovation dont une composante des forces armées pourrait bénéficier. Il s’agit alors d’accélérer sa montée en maturité grâce à un financement spécifique. C’était par exemple le cas pour HELMA-P, un système d’arme laser permettant de neutraliser un drone. Ce système a pu être accéléré par un financement dédié auprès de la société CILAS. Il est industrialisé aujourd’hui et représente une alternative très intéressante aux munitions conventionnelles.
Et puis il y a le quatrième type de financement, le plus important en termes de volume. Ce sont les projets de technologie de défense auparavant appelés "études amont". Plusieurs centaines de milliers d’euros, utilisés pour "dérisquer" des briques technologiques. Ce ne sont pas des subventions mais bien des marchés passés en priorité auprès des grands industriels de ce qu'on appelle la BITD (base industrielle et technologique de défense) mais aussi auprès des PME. L’effet recherché est de pouvoir lancer des projets technologiques en agissant en amont, c’est-à-dire dans le domaine où la maturation doit être accélérée. Il peut ainsi s’agir d’études sur des technologies logicielles comme sur la résistance thermique de matériaux pour les futurs moteurs d’avions.
Mais "arroser" la BITD de ces financements, c’est souvent payer deux fois. En finançant le "non récurrent" donc le développement de technologies, puis, le cas échéant, en passant ensuite les commandes des systèmes ainsi développés.
Pourtant, pour un investisseur cherchant, par exemple, à soutenir une entreprise moyenne de la BITD, il n’y a aucun intérêt à faire le pari du "non récurrent". Même si la propriété intellectuelle fait intégralement partie de la valorisation de la société visée, il y a un risque considérable : que la recherche n’aboutisse pas, ou que les commandes ne soient pas passées par l’Etat après plusieurs années. C’est pourquoi je suggère à l’Etat d’adopter une approche plus rationnelle et plus différenciée. Par exemple de ne pas financer systématiquement la recherche de défense, mais plutôt de signer dès le début un contrat d’engagement de commandes, conditionné à la performance de la technologie. En gros : si cela marche, vous êtes certains d’avoir des commandes, donc un business plan garanti par l’Etat. Après tout, quand vous achetez une voiture, vous ne financez pas en amont le développement du moteur ; celui-ci est amorti dans le prix du véhicule.
Ce changement de paradigme appliqué avec discernement est souhaitable, attirera les investisseurs, et rassurera les entreprises petites comme grandes. Et permettra de balayer d’un revers de main le commentaire (faux) trop entendu : les commandes n’arrivent pas !
Nous en reparlerons.