"Les racisés", Rima Hassan et Jean-Luc Mélenchon : quand LFI projette sa "nouvelle France"... et ses fractures
Rima Hassan et Aymeric Caron ont beau avoir la Palestine chevillée au corps, leur combat commun ne les empêchera jamais de se détester cordialement. L’histoire a pourtant failli bien commencer… Lorsqu’il repère la juriste franco palestinienne sur un plateau télévisé, avant l’entrée de cette dernière en politique, l’ancien journaliste est séduit par cette "parole nouvelle d’une concernée". Aymeric Caron la convie alors à déjeuner car, pour les élections européennes, il songe un temps à constituer une candidature de témoignage avec son petit parti, Révolution Écologique pour le Vivant. Le projet comme leur tentative de compagnonnage font long feu. Depuis deux ans, les deux élus antisionistes apparentés et étiquetés LFI s’écharpent à ciel ouvert sur la manière d’exprimer leur opposition à Israël. Mais qu’Aymeric Caron déplore quelques sorties ambiguës de l’insoumise et Rima Hassan s’étrangle, instruisant le procès en instrumentalisation de l’antispéciste… L’engagement très pro-palestinien de ce camarade du Palais Bourbon ? Du "beurre électoral", forcément ! "Contrairement à vous, c’est ma vie et celle de ma famille pendant des générations", lui fait-elle savoir. Elle reproche texto à Caron de considérer que "les personnes concernées n’ont pas à porter la centralité du sujet". Mais finalement, qui instrumentalise quoi ?
"L’émetteur le plus puissant"
Quand La France insoumise brandit l’antiracisme en priorité, elle affronte un sempiternel débat. En démocratie représentative, les élus doivent-ils témoigner ou incarner le combat ? Depuis son entrée fracassante en politique, Rima Hassan - "l’émetteur le plus puissant de cette cause", dixit un autre insoumis - a fait de cette tension un leitmotiv. De scrutins en échéances, l’eurodéputée assure vouloir siffler la fin d’une ère. Celle du "porte-parolat", ou de l’accaparement de la parole des "racisés" par une élite inévitablement déconnectée et illégitime. Jusqu’à ce jour, l’argument demeure, entre autres, une justification aux purges mélenchonistes de juin 2024. Tout récemment en meeting à La Courneuve, l’eurodéputée fustigeait "ceux qui veulent bien des voix électorales des personnes racisées à condition qu’ils n’envisagent pas de se présenter". Une banderille à destination de l’historique Raquel Garrido, expulsée des rangs LFI pour crime de lèse-Mélenchon. Pour les élections municipales, Rima Hassan émet alors un souhait : pour "s’affranchir de ses chaînes", il faudrait "élire celles et ceux qui nous ressemblent et qui parlent à nos coeurs plutôt qu’à vos peurs". Un message de soutien adressé au député Aly Diouara - le remplaçant de Garrido dans la circonscription - et à Mohamed Awad, les deux têtes d’affiche de la commune du 93.
Les insoumis sont aussi disciplinés que deux points forment une ligne et, en l’occurrence, celle-ci est politique. Le mouvement profite de ces échéances pour catapulter, à nouveau, un concept phare : "Nous avons besoin d’élections municipales qui puissent être une démonstration […] de la capacité à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre", clamait Jean-Luc Mélenchon en meeting à Toulouse. Hadrien Clouet, député du coin et tête pensante du mouvement, se réjouit de pouvoir "poser cette question de l’identité et de la délégation". Ainsi, de la Seine-Saint-Denis au Bas-Rhin, les prétendants aux capitoles déclinent la notion et se jouent de l’ère du "tout identitaire". À Strasbourg, la colistière Halima Meneceur appelle les "personnes racisées" à prendre leur "émancipation de la gauche", celle qui "met sous tutelle". Lorsqu’il se rend à Saint-Denis-Peyrefitte pour soutenir le candidat Bally Bagayoko, Sébastien Delogu loue ces "terres où beaucoup d’immigrés et de racisés sont passés", et où se niche une "opportunité en or qu’enfin un racisé dirige ces deux villes".
"Ces constats sur la représentation sociale en politique des populations issues de l’immigration ne sont pas faux. Des copains me disent : 'le maire de Montreuil s’appelle Patrice (Bessac, NDLR), celui de Saint-Denis s’appelle Mathieu (Hanotin, NDLR) : c’est ça la Seine-Saint-Denis ?'", admet un lieutenant socialiste du département, qui s’inquiète tout de même de cette "essentialisation".
Prière de ne surtout pas voir de "régression racialiste"… Les insoumis convoqueraient alors l’un des objectifs historiques à bâbord : celui d’une fidèle représentation du peuple français. "Notre ambition est similaire à celle qui permettait, en 1936 grâce à la gauche, aux ouvriers d’entrer à l’Assemblée nationale, soutient Éric Coquerel, député de la Seine-Saint-Denis. Notre objectif n’est pas de sélectionner les élus sur leur couleur de peau, mais sur leur appartenance sociale. Si nous réussissons à représenter les quartiers populaires, cela se “verra” de par la composition même de ces quartiers. Pour une formation de gauche qui veut mener la révolution citoyenne et lutter contre les discriminations, ce doit être un objectif essentiel, qui peut aussi lui permettre de gagner." Le président de la commission des Finances est l’un des artisans de la stratégie du "quatrième bloc", celui de ces millions d’abstentionnistes, courtisés par les insoumis dans la jeunesse et les quartiers. "Les racisés n’ont pas forcément de figure qui leur ressemble. Je le vois dans le mouvement, les jeunes filles maghrébines vont plus facilement s’identifier à Rima Hassan qu’à Mathilde Panot", admet un insoumis. Si les municipales ne sont qu’un "galop d’essai" de l’échéance suprême, dixit Jean-Luc Mélenchon, elles sont alors l’occasion de faire émerger, sinon des édiles, de nouveaux relais d’opinion et autres figures inspirantes.
Après les polémiques, l'accès aux médias contrôlés
Cliver, est-ce toujours clarifier ? Jean-Luc Mélenchon et ses troupes, qui fantasment un duel présidentiel avec l’extrême droite, tentent la prise de judo politique. Au risque de valider la vision du monde de ses adversaires en reprenant ses termes. "C’est un enjeu de civilisation, nous sommes au point de bascule et apparemment Jean-Luc Mélenchon le pense aussi. Simplement, moi je crains et lui se félicite de cette bascule civilisationnelle", disait Éric Zemmour, lors d’un débat présidentiel en 2021 opposant les deux hommes. Cette semaine, c’est Jordan Bardella qui s’est engouffré dans la brèche, accusant le patriarche de prôner "l’ère des minorités contre le peuple". Et l’insoumis de répondre au patron du RN qu’il en était l’incarnation puisqu’il remplaçait lui-même Jean-Marie Le Pen, "Français de souche" (sic). "Il faut faire attention à ne pas devenir le miroir inversé de l’extrême droite, s’inquiète Alexis Corbière, l’ancienne âme damnée de Mélenchon. Et surtout quand la parole n’est pas maîtrisée…"
N’est pas Mélenchon qui veut. Était-ce une sortie de route, ou une arrière-pensée essentialiste ? Pour avoir opposé blancs et noirs, déclamant sur un média confidentiel "La Librairie Africaine : "On est plus intelligents, on est plus endurants et si on fait plus de gosses qu’eux, et bien tant pis pour eux", le député Carlos Martens Bilongo, candidat municipal à Villiers-le-Bel, a pris pour l’exemple. Désormais, consigne a été donnée au groupe de demander l’autorisation avant de se rendre sur un plateau. Mais que sa camarade, Sarah Legrain, s’émeuve des propos machistes de l’élu du Val-d’Oise – la supposée "promotion canapé" de Rachida Dati – et la voilà renvoyée à sa couleur de peau, accusée de paternalisme. "Elle a raison, mais en tant que blanche, elle a autant de choses à apprendre des personnes racisées", glisse l’un de ses camarades députés, tendance "décoloniale". Perfide observation.
"Briser la fiction universaliste et égalitaire"
Danièle Obono a fini par trouver des alliés. La députée insoumise première cuvée, socialisée politiquement à l’extrême gauche et aux études intersectionnelles et décoloniales, n’a pas toujours eu les grâces du leader de LFI. Le contraire est aussi vrai. "Mélenchon, ce n’est pas spécialement mon pote, c’est un camarade, ça peut être un allié dans les combats qui nous intéressent ici, la lutte contre le racisme, contre les discriminations", disait-elle en 2017 dans l’émission du QG Décolonial ; l’animatrice se demandait si le patriarche était l’allié des "quartiers populaires et de l’immigration post-coloniale". Elle n’est aujourd’hui plus seule à "briser la fiction universaliste et égalitaire", celle du "colorblindness" (l’indifférence à la couleur), comme elle l’exprimait en fin de mois à Le Média.
Chez LFI, la couleur de peau relève d’une construction sociale autant que d’une clé de lecture politique. Quitte à revenir en boomerang. En 2022, entre quelques tweets rageurs contre ce "vieux type" que serait Mélenchon – il venait de condamner l’attaque contre l’ambassade de France au Burkina Faso – Aly Diouara dénonçait, sur ses réseaux, quelque "procédé méprisant et colon" (sic) d’Éric Coquerel. Au micro de l’Insoumission, en mars 2025, il appelle le mouvement à poser "la question du parachutage", dans le sillage de Rima Hassan. "L’antiracisme a besoin de voix et de visages incarnés, et non pas de porte-parole éloignés de ces réalités", prévenait-elle en 2024. Certains insoumis rient alors sous cape, songeant à ces membres de la direction de LFI, non racisées, parachutés en circonscriptions populaires. Un affrontement à venir ?
"Les Frankenstein que Mélenchon a créés pour fixer la radicalité d’un électorat risquent de le rattraper…", anticipe Jérôme Guedj, l’ancien poulain de l’insoumis. Mais sur la route de la "nouvelle France", féminisée, créolisée, métissée, le pilote n’est plus un "vieux mâle blanc de plus de 70 ans", tel qu’en rient ses contempteurs. Le natif de Tanger se présente désormais comme un "Maghrébin européen". Ses héritiers ne peuvent pas tous en dire autant. "Il y a Rima Hassan, non ? C’est quelqu’un qui a des choses à dire…", souffle un parlementaire insoumis. "Rima ? Qui raconte ça ? N’importe quoi", balaye un prétendant à la succession… "Tant qu’ils ont un père, ils ne se déchireront pas", souriait Olivier Faure en petit comité. Combien de temps avant que l’assertion ne périme ?