L’ONU se transforme en SDN au pire des moments, par Gérald Bronner
C’est une banalité d’écrire que la situation internationale est profondément perturbée par les initiatives erratiques des États-Unis. Puisqu’il décide sans consultation du Congrès américain, comment espérer que Donald Trump songe même à recueillir l’avis de l’ONU ? Les choses sont même arrivées à un point difficilement imaginable puisque le président américain a récemment annoncé la création d’un "Conseil de la paix" faisant ouvertement concurrence à l’organisation créée en 1945. Celle-ci a toujours suscité de nombreuses critiques : un lieu où l’on parle beaucoup mais sans agir, où le droit de véto accordé aux cinq membres permanents paralyse le système et où, encore, comme le montre Jeanne Favret-Saada dans Jeux d’ombres sur la scène de l’ONU, de troubles rapports de pouvoir s’y nouent. Des leaders aussi divers que de Gaulle ou Ben Gourion ont fait connaître, en leur temps, une part du mépris qu’ils ressentaient pour cette organisation.
Tout cela est vrai mais il reste que l'ONU est née sur les cendres de la Seconde Guerre mondiale et qu’elle a, pour le moment, accompagné une situation internationale qui n’a plus eu à connaître de guerre généralisée et ce depuis plus de quatre-vingts ans. Ce qui fait une différence notable avec son ancêtre, la Société des nations, créée, quant à elle, au lendemain de la Première Guerre mondiale mais incapable d’empêcher la survenue de la seconde. Elle n’aura duré que vingt-sept ans et n’était, à la fin, plus qu’une coquille vide. Pourtant, l’idée était belle : elle s’enracinait dans un espoir ancien porté aussi bien par l’abbé de Saint-Pierre, Jean-Jacques Rousseau ou Emmanuel Kant d’une paix perpétuelle entre les hommes.
66 entités internationalisées quittées par Trump
Les mésaventures de la SDN sont un avertissement pour le temps présent. Qu’a-t-il donc bien pu se passer pour qu’une institution fondée sur la ferme volonté du "plus jamais ça", qu’avait inspiré la boucherie de 14-18, échoue de façon si lamentable ? Il faut rappeler d’abord qu’elle s’élabora sur une base bancale puisque son pacte était intégré au traité de Versailles, raison pour laquelle les États-Unis n’en furent jamais membres. Cela commençait mal. Ensuite, la Société des Nations ne compta jamais plus de 58 membres en même temps : c’est peu lorsqu’on veut défendre les équilibres du monde. A titre de comparaison, l’ONU compte aujourd’hui 193 membres. Cependant, 58 membres, cela fait beaucoup trop lorsque les décisions doivent se prendre à l’unanimité rendant l’institution à peu près impuissante. Malgré cette règle, certaines nations ont souhaité quitter le navire : le Japon et l’Allemagne se sont retirés en 1933, l’Italie en 1937. A chaque fois, la motivation était l’obstacle que l’entente internationale opposait aux intérêts directs de ces pays et à leurs ambitions impérialistes. Pour finir, l’institution n’avait pas d’armée propre, l’ONU non plus mais du moins a-t-elle souvent servi d’organisation pour des opérations de maintien de la paix.
Il est clair que la dévitalisation contemporaine de l’ONU ne procède pas de causes si différentes de celles qui caractérisent le "syndrome SDN". Celle-ci est précipitée, notamment, par le retour des souverainismes un peu partout qui s’offrent comme récit de destin des peuples. Ce thème est redoublé par la déploration de l’impuissance de l’organisation. On peut craindre que celle-ci serve de prétexte à laisser chacune des superpuissances militaires faire ce qu’elles entendent dans leur "jardin privé". Donald Trump l’a d’ailleurs exprimé récemment : sa seule limite est sa morale personnelle et non le droit international. Il a signé, dès son arrivée à la Maison-Blanche, un décret faisant rompre les Etats-Unis avec des institutions aussi diverses que l’OMS, la CCNUCC (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques) ou, un peu plus tard, l’Unesco… Les Etats-Unis ont quitté rien moins que 66 entités internationales en quelques mois !
Il y a quelque chose de contracyclique dans tout cela : nous n’avons jamais eu autant besoin d’intelligence et de coordination collective que ce soit pour faire face aux perturbations climatiques, à l’évasion fiscale, à la question démographique, migratoire ou même, encore, aux problèmes que pose la dérégulation du marché cognitif… La tentation du "chaque nation pour elle-même" devient mortifère lorsque les dangers sont mondialisés. Nous y sommes.
Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université