"Des millions d’Irlandais tenteraient d’émigrer..." : le scénario catastrophe d’un arrêt de l’Amoc
C’est sans doute le scénario climatique qui a fait couler le plus d’encre au cours de ces derniers mois. Il décrit un possible affaiblissement des courants océaniques conduisant à un refroidissement durable et intense en Europe du Nord. En septembre dernier, le Conseil national de sécurité islandais a classé ce risque comme une "menace pour la sécurité nationale". Rien de tel en Irlande où la classe politique reste peu mobilisée sur le sujet, déplore John Gibbons, journaliste et conférencier basé à Dublin. Ironie de l’histoire, des voix s’élèvent aujourd’hui sur l’île pour demander un durcissement de la politique d’immigration alors qu’à l’avenir, les Irlandais eux-mêmes pourraient avoir besoin de trouver refuge dans un autre pays pour des raisons climatiques.
L’Express : Que disent les scientifiques au sujet des conséquences possibles d’un dérèglement de l’Amoc (Atlantic Meridional Overturning Circulation) en Irlande ? Contrairement à la France, votre pays est en première ligne.
John Gibbons : Les climatologues irlandais, notamment les professeurs John Sweeney et Peter Thorne, sont très inquiets. Ils ont tous deux fait part de leurs craintes publiquement. Dans une interview datant de novembre 2024, le professeur Thorne a décrit ce possible arrêt de l’Amoc comme une conjecture qui l’empêche de dormir la nuit. Dans le même entretien, il ajoute : "Plus le réchauffement est important, plus le risque et l’incertitude sont grands. Nous ne savons pas à quelle vitesse l’Amoc pourrait s’effondrer. Si cela prend à peine plus d’une décennie (NDLR : l’hypothèse la plus pessimiste évoquée par les chercheurs), il sera impossible pour l’Irlande de s’adapter à temps".
J'ai abordé ce scénario catastrophe dans mon livre, The Lie of the Land – A game plan for Ireland in the climate crisis (Ed Penguin RandomHouse, non traduit). L'arrêt de l'Amoc pourrait compromettre considérablement tous les efforts déjà entrepris visant à faire face au réchauffement climatique. Les mesures prises pour s’adapter à un avenir plus chaud et plus humide en Irlande pourraient s’avérer totalement inadaptées à un régime post-AMOC, beaucoup plus froid et plus sec.
Certains scientifiques se montrent réticents à discuter de ce sujet. Ils craignent que cela ne freine les actions climatiques actuelles. Il faut dire que le dernier rapport du Giec exprime une "confiance moyenne" dans le fait qu'un effondrement brutal de l'Amoc ne se produira pas avant 2100. Toutefois, John Sweeney estime que cette évaluation est peut-être déjà dépassée, car de nombreuses recherches récentes brossent un tableau beaucoup plus alarmant.
Comment les responsables politiques irlandais ont-ils réagi face à cette possible menace ?
La réaction politique au risque d’un arrêt de l’Amoc a été très modérée. Le gouvernement irlandais est une coalition de centre droit entre le Fianna Fáil et le Fine Gael, soutenue par un petit groupe de députés indépendants ruraux très influents, dont la présence a conduit à une forte diminution d’intérêt pour l’urgence climatique. Le gouvernement précédent comprenait des ministres du Parti vert, mais celui-ci a perdu 11 de ses 12 sièges au Parlement lors des élections générales de novembre 2024, ce que certains observateurs ont interprété comme un signe que le public ne s’intéressait plus autant au changement climatique.
Le ministère irlandais des Finances a récemment publié Future Forty, un document destiné à guider l’Irlande dans sa planification stratégique nationale jusqu’en 2065. L'unique référence à l'effondrement de l'Amoc dans ce document de 240 pages est enfouie dans les notes de bas de page.
L’Irlande se trouve dans une situation paradoxale. Souvent présentée comme un refuge climatique face au réchauffement planétaire, elle pourrait donc devenir, à terme, un pays marqué par des départs massifs de population ?
Les récentes déclarations des responsables politiques irlandais suggèrent d’adopter une ligne plus dure en matière d’immigration. L’hypothèse tacite qui sous-tend cette position est que le flux de réfugiés et de demandeurs d’asile sera toujours entrant, c’est-à-dire qu’il concerne des personnes venues de l’étranger pour trouver refuge en Irlande. Mais cette hypothèse est-elle vraiment fondée ? L’histoire de l’Irlande est profondément marquée par des migrations massives et forcées : deux millions d’Irlandais environ ont émigré aux États-Unis dans la seule décennie qui a suivi 1845, pour échapper à la famine.
Un refroidissement régional rapide dans l’Atlantique Nord pourrait entraîner une extension beaucoup plus importante de la calotte glaciaire arctique vers le sud pendant les hivers, ce qui conduirait à la formation d’icebergs géants menaçant les voies maritimes, avec la possibilité que des îles telles que l’Irlande et l’Islande soient effectivement bloquées par les glaces pendant de longues périodes, ce qui présenterait des risques importants pour la sécurité alimentaire. Ce serait également dévastateur pour le système agricole irlandais basé sur l’herbe, car la croissance de ce végétal s’arrête en dessous de 5 à 7 °C. Pour l’Irlande, l’effondrement de la production entraînerait une dépendance encore plus grande vis-à-vis des importations alimentaires et l’abattage probable de millions de têtes de bétail, car il n’y aurait pas assez de fourrage pour les nourrir.
En résumé, si l'Amoc venait à s'arrêter, la vie deviendrait infiniment plus difficile dans les décennies à venir, et des millions d'Irlandais tenteraient probablement d'émigrer vers des contrées plus chaudes. Où irions-nous, et qui accueillerait un exode de réfugiés climatiques désespérés ? Ce sont là, je crois, des questions sur lesquelles la société irlandaise doit réfléchir attentivement, alors que nos responsables politiques semblent plus enclins à durcir le ton envers les migrants.