Il y a 25 ans naissait Wikipédia : "Vous pourrez, en quelques clics, clouer le bec à vos contradicteurs"
Cinq ans après la création de Wikipedia, L’Express revenait avec Jimmy Wales sur les principes fondamentaux de ce projet : la liberté et le partage.
L’Express du 5 octobre 2006
Par Guillaume Grallet
L'encyclopédie qui affole le Net
Près de 5 millions d'articles rédigés et actualisés en permanence par les internautes eux-mêmes. Le succès de Wikipédia suscite plus de vocations que de critiques. Et il aiguise surtout bien des convoitises.
Barbe mal rasée, pas nonchalant, l'homme pianote sur son téléphone portable. Et puis, se rapprochant de la salle où il s'apprête à donner une conférence : "Vous savez, Wikipédia sera bientôt présent sur les téléphones portables. Imaginez-vous à un dîner, en pleine discussion sur le sens d'un mot : vous pourrez, en quelques clics, clouer le bec à vos contradicteurs." Jimmy Wales, 40 ans, dont près de la moitié passée dans la banque, a tout d'un gourou. Plusieurs dizaines de milliers d'internautes contribuent en effet chaque jour, et gratuitement, au chantier qu'il a entamé il y a cinq ans et sur lequel atterrit un internaute sur cinq qui effectue une recherche sur Google.
Le projet est dément. Pensez ! Il s'agit de mettre au point la plus grande encyclopédie du monde : au total, 5 millions d'articles dans plus de 200 langues, accessibles en ligne. Il doit beaucoup à une vision de "Jimbo", le surnom de Wales, qui, revenu des affaires au début des années 2000, rêve de construire une œuvre aussi salutaire que la Croix-Rouge - "J'ai une fille et je veux qu'elle puisse vivre dans un monde où l'information est libre", explique-t-il. C'est surtout par sa méthode que Wikipédia se distingue.
Tout d'abord, l'affaire est à but non lucratif. La fondation, qui compte cinq salariés, vit uniquement de dons de particuliers - 700 000 dollars l'an dernier, près de 1,5 million de dollars cette année. "Ces sommes, explique Wales à L'Express, servent uniquement à acheter des ordinateurs, de la bande passante ou encore des serveurs."Car le contenu, lui, n'appartient à personne ; en libre-service, il est fourni directement par les internautes, chacun étant libre de créer une définition d'un terme comme de l'amender.
La matière première est donc en constant changement. Les versions successives peuvent être consultées d'un simple clic. A part quelques rares définitions - moins de 1 sur 10 000 - propices à trop de polémiques et où seuls des internautes inscrits depuis plus de quatre jours ont droit de modification - ce fut le cas, un temps de "Ségolène Royal" - c'est l'autogestion, une "anarchie" revendiquée, même, dans le texte fondateur du site.
Un joyeux bordel ? Sa courte histoire ne dispense pas le site de quelques erreurs remarquables. John Seigenthaler en sait quelque chose. En 2005, ce journaliste, ex-bras droit de Robert Kennedy, a découvert dans sa bio maison qu'il avait participé de près à la préparation de l'assassinat de son ex-mentor et de celui de son frère John Fitzgerald Kennedy. Une fausse information ? qui, faute de consultation, est tout de même restée plus de cent jours en ligne. Sans parler de sérieuses différences d'appréciation : durant un temps, l'inventeur de l'aviation n'était pas le même sur les versions française et anglaise du site.
Wikipédia, réceptacle des plus grosses inepties de la planète ? Eh bien non. L'an dernier, la très sérieuse revue Nature s'est amusée à comparer la pertinence des réponses apportées par Wikipédia et l'Encyclopædia Britannica (créée en 1768) à 42 questions d'importance : près de quatre erreurs par article ont été relevées chez Wikipédia, seulement une de plus que chez son aînée. Et, une heure après la publication de l'enquête, elles étaient toutes corrigées sur l'encyclopédie en ligne.
Car c'est le principal point fort de Wikipédia par rapport à ses concurrentes "traditionnelles" : le site est constamment actualisé. Ce qui explique le nombre élevé d'articles disponibles : près de 1,5 million en anglais, presque trois fois plus que l'Encyclopædia Britannica. De fait, le site est pertinent là où les visites d'internautes sont nombreuses : c'est le cas dans le domaine des mathématiques - "plusieurs Prix Nobel sont des contributeurs réguliers du site", explique Wales, qui reconnaît être "moins bon sur les poètes du XVIIe siècle". En attendant, le bulldozer poursuit sa conquête : il devrait s'enrichir de 13 versions l'an prochain.
55 millions de visiteurs
Du coup, beaucoup rêvent d'une utilisation commerciale du site occupant la 17e place en termes de popularité mondiale, fréquenté chaque mois par plus de 55 millions de personnes. Si Wales refuse d'envisager une entrée en Bourse pour son site star - "Wikipédia appartient à tous les internautes" - le fondateur ne ferme pas la porte à une éventuelle apparition de la publicité sur le site. Une autre piste de développement serait de rendre Wikipédia accessible "offline" : d'ores et déjà, une version allégée de Wikipédia est prévue pour être intégrée dans les ordinateurs à 100 dollars destinés aux pays émergents ; sans parler des téléphones portables - "Nous sommes en discussion avec plusieurs opérateurs", précise Jimbo.
En attendant, Wikipédia suscite des vocations. Le projet le plus abouti s'appelle Wikia, et a été mis au point par Wales lui-même, rejoint par des investisseurs privés, tel Marc Andreessen, ex de Netscape. Une vingtaine d'ingénieurs devraient rejoindre l'aventure, dont Gil Penchina, l'ancien directeur européen d'eBay, devrait prendre la tête. Un autre "bébé Wikipedia" est sur le point d'être lancé par Larry Sanger, compagnon de route des débuts de Wales. Baptisé "Citizendium", il s'appuie sur des articles proposés par les internautes, mais finalisés par des spécialistes. Bref, moins de six ans après son lancement, Wikipédia inspire les entrepreneurs, mais surtout excite l'appétit des financiers. Reste à savoir si le lecteur s'y retrouvera.