Donald Trump : pourquoi ne voyons-nous jamais venir la tyrannie ? Par Gérald Bronner
La tyrannie peut prendre bien des visages, même celui de la démocratie, comme l’avait bien vu Alexis de Tocqueville. Donald Trump en propose, aujourd’hui, une déclinaison que le magistrat français n’avait certes pas envisagée. Le président américain vient de réaffirmer son intention d’annexer le Groenland en cherchant à prolonger l’effet de stupéfaction qu’il a produit par son intervention au Venezuela. Pourquoi sommes-nous sidérés par ce que nombre de commentateurs avaient pourtant annoncé ? En effet, ce n’est pas que les prédictions alarmantes n’ont pas été faites mais, pour beaucoup d’entre nous, il existe une résistance à croire que la tyrannie va vraiment advenir.
On a parfois raison de ne pas craindre le pire : il existe des exemples de radicalités politiques qui s’amollissent une fois qu’elles ont accédé au pouvoir, notamment parce que les faits sanctionnent l’application du programme irréaliste que, souvent, elles promeuvent. L’Histoire nous donne aussi à voir des totalitarismes qui s’installent à une vitesse que personne n’avait pressentie. L’exemple prototypique en est celui du danger nazi dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres. Beaucoup de conservateurs, d’industriels et de hauts fonctionnaires voyaient Hitler comme un moyen de stabiliser le pays, un rempart contre le communisme et – naïveté terminale – quelqu’un qu’ils pourraient contrôler une fois au pouvoir. Comme on sait, Hindenburg et son entourage ont accepté de le nommer chancelier en misant sur le fait qu’il serait encadré par des ministres plus aguerris.
A posteriori, cette candeur déconcerte et nous ramène à la question de cette chronique. Entre 1933 et 1934, les mesures tyranniques ont plu sur l’Allemagne : c’est la Gleichschaltung, "la mise au pas", autrement dit la suspension des libertés, la fin de la vie parlementaire, la purge des médias, des syndicats, des opposants, la fusion des fonctions d’État et même de la justice autour de Hitler… Tout cela est bien connu mais s’est produit à un rythme qui a surpris tous ceux qui croyaient encore à un retour possible au "normal". Ils ont d’autant plus été tétanisés que Hitler avait souvent été ridiculisé dans la culture populaire, notamment dans les cabarets à Berlin, Munich ou Hambourg, la presse satirique et les caricatures. Cette moquerie a contribué à ce qu’on sous-estime l’ampleur du processus qui se préparait.
Cécité face au galop de la tyrannie
Il est bien des raisons contextuelles économiques ou sociologiques pour éclairer notre inaptitude à penser l’accélération de la tyrannie. Il y a sans doute aussi quelque chose qui se loge dans le fonctionnement même de notre cerveau : nous sommes, en effet, peu compétents pour analyser les phénomènes d’amplification. C’est ce que montre une expérience conduite par Amos Tversky et Daniel Kahneman, deux psychologues ayant consacré leur carrière à étudier les erreurs humaines. Il était demandé aux participants de faire le calcul suivant : 1 x 2 x 3 x 4 x 5 x 6 x 7 x 8. Ceux-ci étaient interrompus au début de leur réflexion de sorte qu’ils ne pouvaient que donner une estimation. Pour cette raison, ils ne pouvaient se faire une idée qu’en se fondant sur leur capacité à anticiper un phénomène d’accélération. Les conclusions de cette étude sont sans appel : nous en sommes incapables ordinairement. Les réponses proposées avoisinaient, en moyenne, les 500 alors qu’il eût fallu répondre : 40 320.
Une autre façon de décliner notre cécité face au galop de la tyrannie est d’observer les massacres que la Révolution française a organisés à partir de juillet 1792. L’historien Donald Greer, dans son livre The Incidence of the Terror during the French Revolution, a cherché à en établir les chiffres : 40 000 morts environs, dont 16 594 ordonnées par les tribunaux révolutionnaires. Si l’on retient le nombre d’exécutions entre 1789 et 1794, on obtient des résultats qui indiquent une courbe géométrique : le galop de la tyrannie que n’avaient sans doute pas anticipé ceux qui se sont engagés dans le processus révolutionnaire.
C’est pourquoi nous ne devons pas écouter ceux qui moquent la crainte de la tyrannie parce qu’elle serait improbable : elle est toujours possible et lorsqu’elle survient elle déploie à une vitesse que notre esprit ne peut anticiper.
Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université