Guerre commerciale : les raisons de l'étonnant sursaut des exportations du Mexique vers les Etats-Unis
Alors que tous les regards étaient tournés vers la crise vénézuélienne, Donald Trump n'oublie pas ses sujets de prédilection. "Les cartels dirigent le Mexique", a-t-il assené le week-end dernier. Trafic de drogue, immigration, excédent commercial… ses critiques envers le pays présidé par Claudia Sheinbaum sont bien connues. Autant de prétextes qui en faisaient une cible idéale pour son offensive douanière. Les exportations mexicaines, dirigées à 80 % vers les Etats-Unis, y étaient particulièrement vulnérables. Du moins sur le papier.
Car entre janvier et novembre, les flux de biens non pétroliers depuis le Mexique vers son voisin du Nord ont progressé de 8 % sur l’année. Certes, le secteur automobile a accusé une baisse, la Maison-Blanche ayant criblé la filière de droits de douane spécifiques. Mais les exportations des autres catégories de marchandises ont grimpé de 15 %, compensant ce recul.
Bouillonnement du secteur de l'IA
En plein découplage sino-américain, les atouts du pays apparaissent plus nettement que jamais pour Washington. "Les produits mexicains restent les plus compétitifs pour les États-Unis en raison de l'interconnexion entre les deux marchés, de la proximité géographique – qui implique des coûts de transport plus faibles – et de droits de douane inférieurs à la moyenne mondiale, aux alentours de 5 %", pointe Diego Marroquin Bitar, chercheur au Center for Strategic and International Studies. Le taux effectif appliqué à la Chine dépasse, lui, les 30 %. Autant dire que le calcul est vite fait.
Par ailleurs, une large part de marchandises était déjà exemptée de taxes grâce à l’Accord Canada Etats-Unis Mexique (ACEUM), qui a remplacé l’Alena en 2020. Et sous la pression tarifaire, "le pays a entrepris des efforts pour améliorer la traçabilité de ses produits, élargissant ainsi la couverture du traité d’environ 50 % des biens exportés aux Etats-Unis en 2024 à plus de 80 % aujourd’hui", observe Sylvain Bellefontaine, économiste à l’Agence française de développement et spécialiste de l'Amérique latine.
La performance inattendue de Mexico l'an dernier s'explique aussi par le bouillonnement des activités liées à l’intelligence artificielle (IA). "Les investissements croissants de l’Amérique dans le domaine ont fait exploser la demande pour les composants électroniques, notamment les serveurs, fabriqués au Mexique, pointe Marcos Carias, spécialiste de l’Amérique du Nord chez Coface. Sans cette catégorie, les exportations de biens et services mexicains, toutes destinations confondues, seraient en baisse sur l’année". En parallèle, les importations mexicaines depuis Taïwan - qui fabrique les composants de ces serveurs - ont presque triplé sur les onze premiers mois de 2025. La soif pour ces équipements pourrait continuer d'alimenter les exportations : le géant taïwanais Foxconn, fournisseur de Nvidia, a annoncé cet été son intention d'investir 168 millions de dollars pour développer la production de serveurs IA dans son usine de Jalisco, à l’ouest du Mexique.
Rassurer Washington
Autrefois soupçonné d’être une porte d’entrée pour les produits chinois aux Etats-Unis, le Mexique tente désormais de montrer patte blanche. Le mois dernier, son Parlement a autorisé le gouvernement à relever jusqu'à 50 % ses taxes à l’entrée pour 1 400 produits provenant de pays avec lesquels il n’a pas d’accord de libre-échange, dont la Chine. "Le gouvernement poursuit un double objectif : protéger son industrie nationale de la concurrence chinoise et répondre aux préoccupations de la Maison-Blanche sur le contournement de produits chinois", souligne Sylvain Bellefontaine.
Contrairement à Ottawa ou Pékin, Mexico, par la voix de Claudia Sheinbaum, a fait le choix du pragmatisme et de la prudence dans ses rapports avec Washington. Dans l’espoir d’échapper aux menaces douanières, début mai, elle avait suggéré d’importer davantage depuis les Etats-Unis, et inversement. Chose promise, chose due : sur les huit premiers mois de 2025, le Mexique est devenu la première destination des produits américains, ravissant la place du Canada. De quoi mettre les chances de son côté dans la renégociation du traité ACEUM, prévue en juillet.
Reste que l'impact de ce dynamisme commercial sur l'économie demeure limité - la croissance devrait se limiter à 0,3 % en 2025. En cause, la faible valeur ajoutée de la production locale, largement cantonnée à des activités d’assemblage, pointe Sylvain Bellefontaine. Depuis quelques mois, une restructuration du tissu manufacturier est à l'œuvre : "On assiste à une destruction de l’emploi dans la filière automobile, liée aux droits de douane, tandis que les exportations de produits électroniques, qui augmentent, sont moins intensives en main-d’œuvre", note Marcos Carias. En augmentant la fabrication sur le sol national et en la destinant au marché intérieur, Claudia Sheinbaum, avec son "Plan Mexico", espère changer la donne.