"Je ne raffole pas de l'écriture blanche à la mode" : Lolita Pille ou l'éloge de la littérature absolue
Printemps 2002. Paris pense avoir trouvé pour de bon la nouvelle Sagan. Lolita Pille, 19 ans, fait scandale avec Hell, un premier roman électrique qui explore le côté obscur d’une certaine jeunesse dorée. Adapté au cinéma, le livre devient un phénomène générationnel – il se vend à plus de 300 000 exemplaires en poche. A la fois brillante et fêtarde, amie de Frédéric Beigbeder et de Simon Liberati, Lolita Pille séduit autant qu’elle agace. Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Il faut revoir son passage à On n’est pas couché, en 2008, à l’occasion de la parution de son troisième roman, Crépuscule ville : pleine de répartie, la jeune femme écrabouille Eric Zemmour. C’est la fin d’un cycle. Malgré ses débuts en fanfare, la romancière souffre des calomnies misogynes qui la poursuivent depuis Hell (une fille n’aurait pas pu écrire seule un tel livre, blablabla). Elle veut montrer de quel bois elle se chauffe. Mais pour cela, elle a besoin de temps. Peu à peu, elle se fait plus discrète, et finit par disparaître de longues années chez ses parents à Brest, où elle mène une vie ascétique, relit ses idoles (Jane Austen, Emily Brontë, Virginia Woolf), travaille d’arrache-pied à différents manuscrits et nage dans l’océan par toutes les saisons.
A son grand retour en 2019 avec le roman Elena et les joueuses, les amnésiques l’ont oubliée et ses anciens ennemis ne lui laissent pas la grâce d’une seconde chance. Lolita Pille publie ensuite un superbe récit autobiographique, Une adolescente, qui ne connaît pas le succès qu’il méritait (nous y reviendrons). Place aujourd’hui à Antigone reine (Le Cherche Midi), un manifeste littéraire féministe époustouflant d’intelligence, de style et d’humour dans lequel l’écrivaine défend la fiction contre la non-fiction tant vantée actuellement, et nous rappelle que, en littérature, le militantisme quel qu’il soit (de droite ou de gauche) ne devrait jamais supplanter la poésie.
Dans le café du XXe arrondissement où nous interviewons Lolita Pille, on ne peut que commencer par une question sur cette étrange éclipse bretonne qu’elle avait choisie, à-rebours du carriérisme effréné de tant de gendelettres. Elle rit, comme souvent : "Ça avait été salutaire ! Pendant toutes ces années, à l’écart d’une société corrompue, perverse et frivole, je n’ai pas disparu : je suis apparue devant Dieu ! Un suicide social peut être une résurrection humaine, par les temps qui courent… Je suis retombée l’autre jour sur ce passage des Confessions de Rousseau où il parle de 'cette disposition si misanthrope et si sombre en apparence, mais qui vient en effet d’un cœur trop affectueux, trop aimant, trop tendre, qui, faute d’en trouver d’existants qui lui ressemblent, est forcé de s’alimenter de fictions'. J’ai un rapport ambivalent à cette période où j’avais fui Paris. Dois-je y voir un moment de solitude et de déréliction, ou mes années les plus vraies, les plus pures, les plus intenses et les plus inspirées, l’acte de liberté le plus radical de ma vie ?"
"Je ne raffole pas de l’écriture blanche à la mode"
N’en déplaise à ceux qui la renverront et la restreindront éternellement à Hell, Lolita Pille est revenue transformée de cet "érémitisme". Au risque de prendre des comparaisons écrasantes, Antigone reine rappelle par sa forme et son projet Le Gai Savoir de Nietzsche et Une chambre à soi de Woolf : "Je ne raffole pas de l’écriture blanche à la mode. Malheureusement pour moi, j’ai une écriture multiple, je suis une baroque, à une époque où les écrits sont très parcellaires, axés sur un détail : on va avoir des essais sur les dents, les chaussettes, les bretelles, le golf, la tête de veau, n’importe quoi… Même dans le champ du féminisme, on se focalise sur quelque chose de très précis, avec un angle souvent plaintif. Pour ma part, je ne veux pas entrer dans la dénonciation, même si certaines choses sont dénonçables. Je chante sur une autre note. Et à travers mon apologie de la fiction et de la littérature absolue, j’essaie d’embrasser en totalité la crise de valeurs que nous traversons. Mais voilà que je me mets à parler comme Alain Finkielkraut !"
Le tour d’esprit de Lolita Pille rappelle moins celui de l’académicien antimoderne que celui, à la fois espiègle et tourmenté, de Sylvia Plath – une des figures tutélaires d’Antigone reine. Dans Une adolescente, Lolita Pille racontait de façon poignante le viol dont elle fut victime au cours de sa jeunesse. Pourfendant le "trauma business" de certains éditeurs cyniques, ainsi que "nos consciences junkies, accros à la compassion et à l’indignation de synthèse", elle appelle avec Antigone reine à "un usage surnaturel de la souffrance", à la place de son "usage politique". Est-ce à cause de ses aspirations poétiques qu’Une adolescente n’avait pas marché en librairie et médiatiquement, contrairement à tant de récits intimistes inintéressants sur le plan littéraire mais mieux formatés en termes de marketing ? "Chez Virginia Woolf ou Sylvia Plath, le travail surpasse la matière, la vie et son mystère sont plus importants que le sujet en tant que tel. La grande littérature écrite par des femmes n’est pas différente de celle de Proust et Kafka – je les cite à dessein car ils ne sont pas masculinistes à la manière d’Hemingway. Hélas la littérature a été trop désacralisée par le marché, les éditeurs qui veulent refourguer du papier, elle gît dorénavant dans une marée de promo, de prix – de 'livres justifiés', comme dit Duras dans La Vie matérielle. Plus grand monde n’a de notion de la valeur intrinsèque d’un texte. Alors on se limite au sacro-saint sujet, et on juge des écrits à travers des éléments intelligibles, palpables – et surtout sensationnels. Est-ce vraiment un progrès ? Je ne préconise pas non plus d’écrire sur le néant, attention ! Mais pour moi les grands livres sont des rubis, là où les romans à sujet sont des pierres reconstituées, qui tirent leur valeur d’autre chose que de la littérature."
Dans un passage où elle analyse avec finesse la fameuse Lettre au père de Kafka, Lolita Pille voit en lui comme en Proust des frères d’élection, et en tire ce programme d’avenir : une alliance rêvée entre "hommes sensibles et femmes d’élite". Face à nous, elle précise : "J’exclus de mon panthéon masculin une saloperie comme Norman Mailer – je le hais. Je garde Rousseau et Goethe qui sont très queer, toujours dans une effusion de sentiments. Musset c’est insoutenable tellement il gémit et se plaint… De Lucrèce à Truman Capote en passant par Marcel Schwob il y a quelques élus !"
Avec des idées pareilles, ne craint-elle pas de ne s’adresser qu’à une poignée de happy few ? "Je reconnais que j’ai une vision assez floue de la littérature contemporaine. Je n’aime pas suivre l’actualité. Pour moi, un livre coûte maximum 8 euros, et c’est de préférence un Folio écrit par un génie – je suis habitué à ne lire que des génies à moins de 8 euros ! Je préférerai toujours Le Moine de Lewis à n’importe quel bouquin d’Emmanuel Carrère…" Quand elle avait 20 ans, on prenait Lolita Pille pour une Parisienne, elle se veut désormais héritière de la parrhèsia. La narratrice de Hell se définissait dès la première phrase comme une "pétasse", elle cachait en vérité une poétesse philosophe.
Antigone reine, par Lolita Pille. Le Cherche Midi, 390 p., 23 €. Parution le 22 janvier.