"Palestine 36": les racines du conflit israélo-palestinien au cinéma
"On fait souvent débuter l'histoire palestinienne avec la +Nakba+", soit l'exode de plus de la moitié de la population arabe présente en Palestine après la création de l'Etat d'Israël à la fin du mandat britannique en 1948, rappelle Annemarie Jacir, dont "Palestine 36" est le film le plus ambitieux à ce jour.
Mais "1936 est tellement important, et on n'a jamais vraiment rien fait sur ce sujet, or cela pose les bases pour la suite", observe la cinéaste, née en 1974 à Bethléem.
La révolte arabe de 1936-1939 est considérée comme un moment fondateur du mouvement nationaliste palestinien, fédérant les élites et les paysans dans une insurrection armée contre le mandataire britannique et sa volonté de créer un "foyer national juif".
L'immigration massive de juifs fuyant les répressions en Europe a nourri le soutien à cette révolte armée, notamment dans les campagnes, les paysans palestiniens craignant de perdre davantage de terres.
"Palestine 36" suit notamment Yusuf, un villageois travaillant au service du riche propriétaire d'un journal arabe à Jérusalem, pris dans les tourments de la révolte anti-coloniale. Le casting est principalement composé d'acteurs arabophones, dont la franco-palestinienne Hiam Abbass, vue dans la série "Succession".
Le film figure parmi les 15 pré-sélectionnés aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger.
"Désastre financier"
La réalisatrice met en scène toute la violence de la répression britannique, incarnée par le haut-commissaire Arthur Wauchope (Jeremy Irons) et le général Charles Tegart (Liam Cunningham) et, selon elle, peu connue aujourd'hui, y compris en Grande-Bretagne.
Le long-métrage, dont l'écriture a débuté il y a neuf ans, a failli ne jamais voir le jour. Alors que le tournage en Cisjordanie était sur le point de débuter, le 7 octobre 2023, le mouvement islamiste palestinien Hamas lançait son attaque sans précédent contre Israël, faisant plus de 1.200 morts côté israélien, en majorité des civils, selon un décompte de l'AFP basé sur des chiffres officiels.
Plus possible de tourner en Cisjordanie, où l'équipe venait de passer un an "à restaurer un vieux village dans le style des années 1930", se remémore la réalisatrice.
"Nous avions planté des cultures (de coton), construit un bus, les chars des Britanniques, nous avions fabriqué des armes, les costumes et nous avons tout perdu après le 7-Octobre, ça a été dévastateur", poursuit-elle.
La production a finalement pu relocaliser le tournage en Jordanie, avant de revenir filmer quelques scènes en extérieur dans les territoires palestiniens en équipe réduite, sans les acteurs britanniques faute d'assurance adéquate.
"Ca a été un cauchemar, un désastre financier, mais Dieu merci nos partenaires comme la BBC ou le British Film Institute (BFI) ne nous ont pas abandonnés", souligne-t-elle.
"Refus de disparaître"
"Palestine 36" est la première production palestinienne à sortir au cinéma depuis le 7-Octobre, selon Annemarie Jacir, qui arbore un pin's en forme de coeur aux couleurs de la Palestine sur la poitrine.
"Le cinéma ne va pas nous sauver. Mais c'est un refus de disparaître et c'est ce que représente ce film", insiste la cinéaste, installée aujourd'hui à Haïfa, en Israël.
Après le 7-Octobre, déclencheur d'une guerre dévastatrice dans la bande de Gaza, "c'est devenu encore plus important pour nous d'affirmer que nous n'allions pas disparaître dans cette obscurité", poursuit-elle, considérant que les Palestiniens vivent actuellement les heures les plus sombres de leur histoire.
Plus de 70.000 personnes ont été tuées à Gaza, selon le ministère de la Santé local, placé sous l'autorité du Hamas, dont les chiffres sont jugés fiables par l'ONU. Une trêve précaire est entrée en vigueur en octobre.
Annemarie Jacir ne croit pas en la solution à deux Etats. "Ce n'est pas réaliste", soutient la cinéaste. "Nous cohabitons ensemble sur un territoire minuscule, on doit vivre comme un seul peuple, sur un territoire sans frontières ni contrôles, il n'y a pas d'autre solution".