Adresse aux journalistes : vous avez léché ? Lâchez maintenant ! Par Jean-François Copé
La période des vœux est généralement celle des formules convenues. Celui que je présente ici, parce qu’il s’adresse aux journalistes, ne relève pas de cette catégorie. Et j’ai bien conscience qu’en le formulant je pourrais choquer, même si ce n’est pas mon intention. Je veux m’adresser à tous ceux qui traitent de l’information politique dans notre pays à travers deux piliers. D’un côté, un travail journalistique d’enquête et de fond qui éclaire les ressorts internes des organisations politiques. De l’autre, le temps du débat public, celui des interviews où les responsables politiques sont censés rendre compte de leurs actes en répondant aux questions qui leur sont - ou non - posées. C’est la combinaison étroite de ces deux piliers qui contribue dans une démocratie à forger la substance de l’opinion publique.
Ces deux dernières années ont été marquées par une approche éditoriale étonnante. Deux enquêtes approfondies ont levé le voile sur le fonctionnement interne et les méthodes brutales de LFI et du RN : La Meute, de Charlotte Belaïch et Olivier Pérou (2025), qui révèle les horreurs de la machine LFI, et Des électeurs ordinaires, de Félicien Faury (2024) qui déconstruit la dédiabolisation du RN. Elles ont montré que ces formations politiques obéissaient à des logiques singulières, souvent incompatibles avec les standards démocratiques qu’elles revendiquent en façade. Or ces investigations rigoureuses ont bénéficié au moment de leur publication d’un écho important mais qui s’est très rapidement estompé en vertu du principe inadapté en l’espèce qu'"une actualité chasserait l’autre". Car ces études ne sont pas une "actualité" mais une matrice qui doit servir de grille de lecture pour l’ensemble des stratégies de questionnement qu’il faut opposer aux représentants des partis populistes, y compris en appliquant le fameux "droit de suite".
L’année 2025 a pourtant été riche d’enseignements. D’abord en montrant ce qui arrive lorsque l’on cède au chantage des populistes. Le sacrifice de la réforme des retraites n’a pas sauvé le budget, révélant l’inutilité de tout compromis politique face aux extrêmes. Le second enseignement montre les dangers des populistes dès qu’ils sont en position de force. LFI et le RN ont ainsi voté ensemble - je dis bien ensemble - un concentré délirant de 43 milliards d’euros de hausses d’impôts, sans aucune proposition de baisse de dépenses sérieuses ni courageuses…
L’omniprésence du double langage
Cette réalité factuelle a été largement sous-traitée dans le débat public, éclipsée par les commentaires de sondages. Or l’omniprésence du double langage saute aux yeux et devrait être systématiquement opposée aux uns et aux autres. Jordan Bardella, libéral ? Mais il n’a pas condamné ces hausses d’impôts exigées par Marine Le Pen et soutenues à l’unanimité des députés RN ? Et que faut-il penser de la tolérance des médias à la suite de révélations démentes : le directeur de cabinet de Jordan Bardella aurait été membre du mouvement d’extrême droite négationniste d’Alain Soral ? Reconnaissons que ce n’est pas banal pour une erreur de jeunesse ! Et si cela révélait autre chose ? Et quid de Sébastien Delogu, député LFI qui fait de la race des candidats un argument de campagne ? Voici trois exemples récents - mais il y en a tant - qui auraient déclenché une tempête violente et légitime si cela avait concerné un parti de gouvernement mais qui ici sont passés sous silence. Cette indulgence contribue à ce que le double langage de ces partis ne soit jamais pleinement challengé, révélant une asymétrie de traitement par la presse qui ne peut pas durer ainsi.
Parce que ces partis réunissent près de 50 % des intentions de vote pour 2027, ces faits devraient être omniprésents dans les interviews et donner lieu à des relances permanentes. Paradoxalement, plus ils progressent, plus l’exigence critique recule. Comme si leur posture antisystème les dispensait d’être interrogés et mis à l’épreuve avec la même exigence que les partis de gouvernement. Lécher, lâcher, lyncher, dit-on dans le métier ? Alors puisse 2026 permettre de passer à la deuxième étape.
Jean-François Copé, ancien ministre, maire (LR) de Meaux