En hindi, on utilise le même mot pour "hier" et "demain"... et c'est loin d'être anodin
Le jour où j’ai appris cela, j’ai failli tomber de ma chaise : en hindi, on utilise le même mot pour "hier" et "demain" ! "Cela nous étonne, explique le linguiste Claude Hagège, mais cette population distingue entre ce qui est - aujourd’hui - et ce qui n’est pas. Dès lors, selon cette conception, "hier" et "demain" appartiennent à la même catégorie." Comment mieux dire qu’une langue ne sert pas seulement à communiquer, mais aussi à exprimer un certain rapport au temps, à la nature, aux relations entre les humains ?
Prenons un autre exemple. En allemand, le mot "dette" se dit schuld, soit "faute" ou "culpabilité". Si l’on avait l’esprit taquin (ce qui n’est jamais le cas des journalistes, évidemment), on en déduirait que cela explique l’état des finances publiques de part et d’autre du Rhin.
Revenons maintenant en Asie. A Tokyo, lorsque deux frères discutent, l’aîné peut s’autoriser l’emploi du prénom. Le cadet, lui, doit utiliser l’expression nissan ("grand frère"). La langue traduit la verticalité de la société japonaise.
Cette diversité existe aussi en France. En breton, la phrase "je mange du pain" prend trois formes différentes selon que l’on souhaite insister sur la personne qui mange (moi, pas toi), sur ce que l’on mange (du pain, pas de la salade) ou sur le fait que l’on mange le pain (et non qu’on l’achète ou qu’on le cuit).
La conclusion est connue sous le nom d’hypothèse Sapir-Whorf : la langue que l’on parle influence notre pensée. Et cela a des conséquences concrètes. Comme le souligne le mathématicien Laurent Lafforgue : ce n’est pas parce que l’école de mathématiques française est influente qu’elle peut encore publier en français ; c’est parce qu’elle publie en français qu’elle est puissante, car cela la conduit à emprunter des chemins de réflexion différents.
C’est pourquoi tout idiome, fût-il parlé par un modeste groupe d’individus au plus profond de la forêt amazonienne, représente une création culturelle de l’Humanité et mérite d’être préservé. Au même titre qu’un monument ou une œuvre d’art.