Guillaume Dustan : l’ange noir des années sida vu par Christophe Beaux
Quiconque a lu Guillaume Dustan à l’époque se souvient du choc ressenti à la découverte de ses livres. Du temps de sa grandeur, il était un Pasolini postmoderne. Une tête brûlée comparable à Maurice G. Dantec plus qu’à Houellebecq. Quelqu’un qui faisait passer la Virginie Despentes de Baise-moi pour l’égale de Jean d’Ormesson. Né en 1965 sous le nom de William Baranès, élevé dans la bourgeoisie parisienne, deux fois lauréat du concours général, énarque sorti dans la même promotion que Jean Castex, Dustan aurait pu finir président de la RATP. Mais une carrière pépère était incompatible avec cet homosexuel flamboyant et suicidaire, miné par sa séropositivité. En 1996, il se réinvente la trentaine venue sous cet étrange pseudonyme qui détourne le nom de Dunstan de Cantorbéry, un archevêque du Moyen Age. Dans ma chambre, publié chez P.O.L, est une révélation. Suivent Je sors ce soir (1997) et surtout Plus fort que moi, dans la même maison. Après ces trois livres d’autofiction gay d’avant-garde, il passe chez Balland où il devient directeur de collection et vire diariste avec Nicolas Pages (1999), puis essayiste avec Génie divin (2001) et LXiR (2002). Apôtre du barebacking, il fait scandale à la télévision, parfois affublé d’une perruque. Les années folles de Dustan sont de courte durée. Rattrapé par la dépression, il reprend un poste de magistrat à Douai et disparaît des médias. Son ami Frédéric Beigbeder, alors éditeur chez Flammarion, vole à son secours en sortant ses deux derniers livres (carrément hermétiques) : Dernier Roman (2004) et Premier Essai (2005). Là-dessus, le prodige ingérable meurt d’une intoxication médicamenteuse involontaire (selon la version officielle). Comment cet homme imprévisible aurait-il évolué s’il avait survécu ? C’est une question que se posent souvent ceux qui repensent à lui avec nostalgie. Christophe Beaux y apporte une réponse lumineuse d’intelligence dans Un tombeau pour Dustan : "On ne sait pas trop comment Dustan aurait analysé notre époque. Il aurait pu aussi bien l’embrasser que la rejeter. Il y avait en lui Renaud Camus et Judith Butler : qui l’aurait emporté ?"
D’une certaine manière, Christophe Beaux est un anti-Dustan : issu d’un milieu plus modeste, mais lui aussi énarque, il a brillamment réussi au sein de la fonction publique – conseiller maître à la Cour des comptes, il est passé autrefois dans différents cabinets ministériels et a dirigé un temps la Monnaie de Paris. Avant toutes ces années, il a connu ce qu’il appelle son "Big Bang" : une histoire d’amour à la fois fondatrice et destructrice avec William Baranès. Christophe a 21 ans, en 1987, quand, lors d’une fête à la campagne, il rencontre William : ce dernier, étudiant à Sciences Po, fait le paon dans un smoking confectionné sur mesure chez Arnys. Instantanément, le Parisien caractériel, hâbleur et manipulateur prend sous sa coupe le provincial réservé – qu’il appelle "lapin". Il fait son éducation, pour le meilleur et pour le pire (il faut aimer les douches dorées). En 1989, les deux amants rompent et se perdent de vue. Christophe délaisse les stroboscopes du Boy pour les ors de la République. William se métamorphose sous sa nouvelle identité de Guillaume Dustan. Trois décennies passent. Christophe Beaux a réussi socialement mais garde au cœur cette fêlure qui lui fait écrire ce récit aussi passionnant que poignant. Un tombeau pour Dustan a la finesse et le rythme des meilleurs albums des Pet Shop Boys. N’ayons pas peur des mots : on pense par moments à Proust, Stendhal ou Saint-Simon. Dustan était plus snob qu’un pot de chambre et Christophe Beaux croque merveilleusement l’élitisme hautain et les contradictions de son pygmalion. Dans des pages introspectives mélancoliques et touchantes, il avoue ses propres désillusions de Lucien Leuwen d’aujourd’hui et s’interroge face à l’évolution de la communauté homo et à celle des hautes sphères de l’Etat. Avoir franchi tous les échelons de la société laisse fort dépourvu face au néant de ce monde. Alors reviennent en mémoire quelques moments de grâce, comme ce jour de 1987 où William avait offert à Christophe une édition originale de Madame de, le roman de Louise de Vilmorin. L’élève a gardé ce rare cadeau. Son maître le lui avait fait recouvrir de papier cristal. Christophe Beaux a tout conservé intact, le livre de Vilmorin ainsi que ses souvenirs et sa lucidité. Au fil de sa recherche d’un temps perdu, tout s’éclaire. Il aurait dû intituler son récit Le Dustan Retrouvé.
Un tombeau pour Dustan. Lettre d’amour posthume par Christophe Beaux. Robert Laffont, 248 p., 19,90 €.