Le RN, un danger pour l’économie ? Ces points de PIB que la France risquerait de perdre
"Dirigeants de droite comme de gauche, vous êtes coupables". Le 8 septembre, à l’occasion du vote de confiance qui a fait chuter le gouvernement Bayrou, Marine Le Pen n’a pas retenu ses coups. À la tribune de l’Assemblée nationale, la présidente du Rassemblement national a fustigé le bilan économique des partis traditionnels, et a pointé leur responsabilité dans la crise des finances publiques. Les Français, a-t-elle souligné, attendent une "grande alternance", et la grande alternance, c’est elle.
Depuis le début de la Ve République, jamais la France n’a été gouvernée par l’extrême droite. Mais cela pourrait changer. En France comme en Europe, les citoyens sont de plus en plus nombreux à penser qu’il faudrait "essayer autre chose". C’est ce que rapporte The Economist, pour qui la droite radicale et populiste pourrait bientôt être au pouvoir dans des économies représentant près de la moitié du PIB européen. Le risque d'"un grave coup porté à la prospérité européenne", s’inquiète le magazine britannique.
Le "populisme économique" en Amérique latine
Mais si Marine le Pen n’a pas encore les clés de l’Élysée, son programme économique, lui, a déjà été testé ailleurs. Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nombreux pays d’Amérique latine ont fait l’expérience du "populisme économique", avec des résultats catastrophiques. C’est ce que montrent notamment les économistes Rudiger Dornbusch et Sebastian Edwards, qui ont publié en 1991 un ouvrage de référence, The Macroeconomics of Populism in Latin America. Sous Alan García (1985-1990) par exemple, l’inflation au Pérou est passée de 158 % en 1985 à 1722 % en 1988. Le populisme économique, écrivent-ils, finit toujours par des "conséquences désastreuses pour ceux qui étaient censés en bénéficier le plus".
Mais ce constat vaut-il aujourd’hui dans une Europe qui, avec le Pacte de stabilité ou le Pacte budgétaire, impose des cadres stricts aux politiques économiques ? Négatif, répond l’économiste hongrois Benczes Istvan, professeur à la Cornivus University of Budapest, qui a dirigé un ouvrage collectif sur les politiques économiques des populistes en Europe centrale et de l’Est, paru en 2024 (Economics Policies of Populist Leaders, A Central and Eastern European Perspective). "Les populistes européens, explique-t-il, ne peuvent ni accumuler indéfiniment des déficits, ni jouer sur les droits de douane, raison pour laquelle le modèle d’analyse utilisée pour l’Amérique latine n’est plus pertinent pour comprendre le populisme économique contemporain".
Selon ce spécialiste du populisme, les programmes économiques de ces partis radicaux sont indissociables de leur discours antiélitiste et souverainiste. Dans un papier publié en 2019, les politologues Gilles Ivaldi et Oscar Mazzoleni montrent que les populistes opposent la communauté des "vrais producteurs" (travailleurs honnêtes, classes moyennes, petits entrepreneurs, agriculteurs…) à une double menace de "parasites", les élites (bureaucrates, intellectuels de gauche, institutions internationales, multinationales) et les "profiteurs" (immigrés, assistés, fraudeurs sociaux). Pour les populistes, un bon programme économique est un programme qui sert la souveraineté populaire. Oui à l’État providence, à condition qu’il soit bénéfique à ceux qui le méritent vraiment. Traduire : les natifs et les travailleurs. C’est ce que les spécialistes appellent le "welfare chauvinism", ou chauvinisme social.
Concrètement, cela se traduit par une forte intervention de l’État dans l’économie : redistribution ciblée, patriotisme économique, protectionnisme, défiance vis-à-vis du marché et rejet des institutions nationales et internationales qui iraient à l’encontre des "intérêts du peuple". Ces dernières années, ce chauvinisme social a essaimé un peu partout en Europe, en Hongrie, en Pologne, en Autriche, et même dans les pays baltes… Le gouvernement hongrois de Viktor Orbán a par exemple instauré une flat tax profitant directement aux salariés, mais pénalisant les personnes qui disposent de peu ou pas de revenus, comme la population rom. En Pologne, le PiS (Droit et Justice, parti d’extrême droite) a adopté un programme social nommé Family 500 +, qui verse une allocation généreuse aux familles, le tout financé par des taxes sectorielles sur les actifs bancaires. En Autriche, enfin, la coalition entre l’ÖVP (parti de centre droit conservateur) et le FPÖ (parti d’extrême droite nationaliste) a considérablement réduit les allocations familiales versées aux travailleurs étrangers, y compris ceux venant de l’UE.
Le protectionnisme du RN
En France, le programme économique du Rassemblement national est un cas d’école de populisme économique. Le parti de Marine Le Pen défend la "priorité nationale" dans l’accès aux aides et aux droits sociaux, promet une fiscalité plus favorable aux classes moyennes, aux PME et aux jeunes, et se pose comme le principal défenseur des intérêts des retraités. À cela s’ajoutent un protectionnisme assumé, le rejet des traités de libre-échange au nom de la défense des industriels et agriculteurs français, et une critique récurrente des règles ou institutions européennes jugées "contraires aux intérêts nationaux". Bref, un chauvinisme social qui s’inscrit dans la droite lignée des expériences populistes européennes depuis le début des années 2000.
Un cocktail explosif ? Pas forcément, à en croire les conclusions auxquelles arrive l’ouvrage collectif dirigé par Beczes Istvan. En Hongrie, Viktor Orbán a transformé l’État-providence en faisant porter l’essentiel de l’ajustement économique sur les acteurs étrangers, sans jamais sortir des règles du marché européen. "Dans les années 2010, le gouvernement Orban a mis en place un programme de stabilisation économique qui a été plutôt efficace, et échappe donc au schéma classique du 'populisme économique mal maîtrisé'. Mais à partir de 2021, la situation a radicalement changé : en prévision des législatives de 2022, Orban a adopté une stratégie de dépenses électoralistes, marquant une rupture avec la discipline budgétaire observée jusque-là", nous explique Beczes Istvan. Un autre exemple est donné par l’économiste Joanna Orzechowska- Wacławska, avec la Pologne du PiS : "les politiques économiques menées par les dirigeants polonais, écrit-elle, ne correspondent pas aux hypothèses classiques du populisme économique. À partir de 2015, les principaux indicateurs macroéconomiques de la Pologne sont restés solides (croissance du PIB, PIB par habitant, taux de chômage, déficit public et ratio dette publique/PIB), plaçant la Pologne parmi les pays les plus performants de l’Union européenne".
On semble donc loin des dégâts provoqués par le populisme en Amérique latine. Mais pour l’économiste allemand Christoph Trebesch, professeur à la Kiel University, la Pologne est une exception, pas la règle : "les populistes européens n’adoptent peut-être pas les excès de dépenses publiques des populistes latino-américains, mais ils peuvent néanmoins causer des dégâts considérables à l’économie. La Hongrie, par exemple, connaît une faible croissance après de nombreuses années de pouvoir populiste". Une nuance partagée par Beczes Istvan, pour qui "le vrai problème, c’est la manière dont les gouvernements interviennent dans l’économie, car il ne s’agit plus de mériter sa place sur le marché par ses compétences, son efficacité ou sa capacité à innover, mais par sa loyauté politique. C’est ce qu’on a vu avec Fidesz en Hongrie ou le PiS en Pologne. Or, lorsqu’on écarte des acteurs plus compétents au profit d’alliés politiques, ce n’est plus une logique économique, mais clientéliste, et celle-ci nuit au fonctionnement global du marché".
C’est ce que confirme une étude publiée en 2023 dans la prestigieuse revue American Economic Review. Les chercheurs y ont analysé les performances économiques de 51 dirigeants populistes. Leur conclusion est claire : après quinze ans, le PIB par habitant des pays concernés est en moyenne inférieur de 10 % par rapport à un scénario contre factuel non-populiste. Christoph Trebesch, l’un des trois coauteurs, avance trois explications : "d’abord, le protectionnisme économique freine la croissance. Ensuite, si l’indiscipline budgétaire est certes moins marquée que chez les populistes latino-américains, les partis populistes ont toutefois tendance à appliquer des politiques budgétaires moins soutenables que des gouvernements non populistes. Enfin, l’affaiblissement des institutions provoqué par les populistes mine l’État de droit et favorise la corruption. Or, la littérature économique montre très bien que des institutions solides favorisent la croissance en limitant la corruption et en empêchant l’ingérence excessive du pouvoir dans l’économie".
Marine Le Pen prétend que son parti ferait mieux que les formations traditionnelles. Dans son contre-budget, le parti à la flamme espérait récupérer 100 milliards d’euros en s’attaquant, entre autres, aux immigrés, à l’aide au développement et aux énergies intermittentes. Une illusion, souligne Christoph Trebesch : "penser que l’on peut rétablir l’équilibre budgétaire en coupant dans les dépenses liées à l’immigration ou dans l’aide internationale est un conte de fées. Les vrais défis concernent la productivité et l’innovation, ainsi que la gestion des dépenses immenses et croissantes de retraites et de santé". Dans un pays plombé par une fiscalité étouffante et des dépenses publiques records, difficile d’imaginer qu’un tel programme soit soutenable. Encore faudrait-il, d’ailleurs, qu’un gouvernement Le Pen ou Bardella puisse réellement appliquer ses annonces. Ce dont doute le politologue Cas Mudde, l’un des meilleurs spécialistes de l’extrême droite dans le monde : "une fois au pouvoir, les partis d’extrême droite abandonnent souvent leurs politiques redistributives et leur soutien à l’État providence et aux retraites. Contrairement à Meloni en Italie, qui gouverne avec une majorité claire, le RN, même s’il remportait la présidence, ne disposerait pas d’une majorité au parlement. Surtout, comme la France resterait dans l’Union européenne, beaucoup de ses propositions seraient particulièrement difficiles à mettre en œuvre".