Olivier Faure et Emmanuel Macron : dans le secret de leurs échanges
"- C’était qui ?
- Le président."
Olivier Faure est quelqu’un de discret. Lorsque, par le passé, l’un de ses fidèles le surprend au téléphone, il s’étonne. Jamais il n’avait eu vent d’échanges téléphoniques, bilatéraux, entre le premier secrétaire du Parti socialiste et le président de la République. "On est en relation régulière", lui relate le député de Seine-et-Marne. Au gré de ces correspondances, souvent précédées de textos présidentiels - "Peux-tu me rappeler ?" - le tutoiement est de rigueur. Dans la vieille maison, l’information est alors cadenassée, compartimentée, et le compte rendu de l’appel ne réunit "pas plus de trois personnes", raconte un ami. "Il y a toujours eu des échanges entre Macron et Faure. À certains moments, ils peuvent s’intensifier", fait-on savoir à l’Élysée. "En temps de crise, parfois plusieurs fois par crise, admet le patron des roses devant L’Express. Je lui dis ce que je crois juste et démocratique. Il m’a peut-être écouté, mais ne m’a jamais entendu."
Une relation plus fluide qu’avec Boris Vallaud
Et aujourd’hui, se parlent-ils, alors qu’ourdit le péril d’une crise de régime ? Emmanuel Macron cherche par anticipation un nouveau Premier ministre. Ses conseillers assurent que le président de la République regarde à gauche. Les socialistes, trop heureux d’être au centre du jeu politique, se disent "prêts" à renouer avec les responsabilités, sans exclure la potentialité d’un ballon d’essai du Palais. Mais, "non", jure Olivier Faure, il n’a toujours pas reçu de coup de fil, ni de SMS d’Emmanuel Macron. Son entourage sonde à la cantonade les anciens socialistes proches du président, et vice-versa. "S’il doit m’appeler, il m’appellera", philosophe le premier secrétaire. Au moins l’échange est-il plus fluide qu’entre le chef de l’Etat et le président du groupe PS à l’Assemblée, Boris Vallaud - les deux sont des anciens de la promo Léopold-Sédar-Senghor à l’ENA. "Problème d’énarques", ironise-t-on en haut lieu socialiste. Olivier Faure n’en est pas, il ne cesse de le dire.
Le haut fonctionnaire et l’apparatchik. Ils auraient pu embrasser une destinée commune, se croiser ailleurs qu’à Bercy ou à l’Élysée, le premier en maître des lieux, le second en visiteur ponctuel. Mais un proche d’Olivier Faure a un jour donné un conseil à Emmanuel Macron. Sans doute le seul qu’il ait jamais écouté d’un fauriste. C’était en 2003, et l’interlocuteur, Laurent Baumel, est désormais député PS. À l’époque, il est adjoint de direction à la Banque de France, un ami veut lui présenter un jeune énarque tenté par l’aventure socialiste, ils organisent un déjeuner. Entre deux coups de fourchette, le réseauteur lui confie vouloir intégrer une section rose du Pas-de-Calais. Mais l’Ardennais, aux quinze années de carte dans les pattes, ne sent pas son convive adapté "au rude contexte ouvrier de ces sections socialistes". "Tu as un profil techno, tu devrais plutôt devenir collaborateur." Bien pris, neuf ans plus tard, Emmanuel Macron deviendra secrétaire général adjoint de l’Élysée.
Olivier Faure apprend à le connaître à sa nomination au ministère de l’Économie, en 2014. Mais trois ans plus tard, le président a oublié jusqu’à l’existence du PS. 2017, toute puissance macroniste, insignifiance socialiste. Le premier secrétaire fouille dans son téléphone, il ne trouve aucune trace d’un contact avec le président de la République. Son ex-épouse, Soria Blatmann, est conseillère à l’Élysée, chargée des droits de l’homme. Le contempteur historique d’Olivier Faure, le socialiste François Kalfon, le crie sur tous les toits : "Est-ce qu’une opposition frontale à Monsieur Macron est compatible avec ce type de choses ?"
Juin 2022, tu me reconnais ? Olivier Faure arbore une cravate rose, pour l’occasion, au cas où. Emmanuel Macron invite les partis au lendemain des législatives soldées par une majorité relative des macronistes. On renoue le contact. Olivier Faure s’y rendra seul, vrai tête-à-tête. Il connaît le chemin : le député de Seine-et-Marne est devenu président du groupe parlementaire socialiste pendant le mandat de François Hollande. "J’en étais sorti perplexe, avec le sentiment de faire face à un joueur pathologique dont la France serait la PlayStation et qui, après avoir passé le premier niveau, s’amuse et s’excite d’avoir à faire face au suivant. Comme si la gravité du moment s’arrêtait aux portes de l’Élysée", écrira-t-il au sujet de cette rencontre, dans son livre Je reviens te chercher (Robert Laffont, 2025).
Le temps des messages codés
Le soupçon. Il infuse, pèse parfois sur Olivier Faure, surtout en période de congrès socialiste. Un coup de fil avec le président a eu lieu peu avant l’arrivée de Michel Barnier à Matignon, en septembre 2024. Puis une rencontre à l’Élysée, aux côtés de Boris Vallaud. L’éventualité de l’arrivée de Bernard Cazeneuve à Matignon déchire alors le PS. Dans le huis clos du palais, loin des yeux du patron des sénateurs Patrick Kanner - un ex du gouvernement Cazeneuve -, ont-ils savonné la planche de l’ancien Premier ministre de François Hollande, chiffon rouge du Nouveau front populaire ? Olivier Faure s’en expliquera avec l’intéressé en décembre. Deux monologues. "Je n’ai jamais cru que tu allais être nommé. Et je considère que ta quasi-candidature aurait dû être discutée avec ceux qui sont arrivés en tête aux élections." Emmanuel Macron, un adversaire parfois utile.
14 janvier 2025, un soupçon de méfiance. "Nous sommes à quelques encablures d’un accord possible", déclare Olivier Faure alors que François Bayrou s’apprête à prononcer son discours de politique générale. Même jour, même heure, autre antenne, Boris Vallaud dit l’exact contraire. Un socialiste : "La négo s’était mal passée avec Bayrou la veille. On s’est demandé s’il n’avait pas reçu un coup de fil de l’Élysée entre-temps." Olivier Faure le dément fermement, "j’imaginais qu’on pouvait aller plus loin qu’il n’a été, notamment sur les retraites", dit-il aujourd’hui. Les retraites et le conclave, toujours. Février, objet du dernier échange présidentiel en date, jure le socialiste. "Si ça ne se passe pas comme prévu, ça finira par une censure", glisse le premier secrétaire au chef de l’État.
Pas le temps d’une censure, voici qu’explose l’affaire Betharram. Olivier Faure s’étonne de voir un proche du président lui rendre visite pour le sonder sur la manière dont le PS va réagir. Comme une impression qu’Emmanuel Macron n’est pas à cet instant le meilleur soutien de son Premier ministre. Voici venu le temps des messages codés. Et ce n’est pas fini. Maintenant que le premier secrétaire aspire à remplacer le Béarnais, lui aussi envoie quelques messages. A un interlocuteur récent, il a confié qu’il était "parfaitement négociable de préserver le domaine partagé - Affaires étrangères, défense - pour que le président ne se sente pas cornaqué". Voici qu’Olivier Faure sait bien parler le Macron, on ne sait jamais…