Narcotrafic, vers un "tsunami blanc" ? Les cinq menaces qui pèsent sur la France
Une menace au "potentiel de développement infini", "généralisée" et "très dangereuse pour la sécurité et la santé des citoyens". Dans son dernier rapport interne sur les risques liés au trafic de stupéfiants, publié fin juillet et que L’Express a pu consulter en intégralité, l’Office antistupéfiants (Ofast) ne manque pas de superlatifs pour alerter sur l’explosion de la production, de la consommation et du trafic de drogues en France. Dans son propos introductif, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau va même jusqu’à évoquer "le cycle de mort" qu’est devenu le narcotrafic, et le "tsunami blanc" auquel le pays serait confronté. Retour sur les cinq principales menaces qui pèsent sur le territoire.
Le pouvoir social des trafiquants
La lettre est si surprenante qu’elle a fait le tour des médias en quelques jours, pour finir dans le rapport de l’Ofast. Au cœur de l’été, les habitants du quartier des Escanaux de Bagnols-sur-Cèze, dans le Gard, ont reçu un courrier aux allures de faire-part, directement signé par les dealers du voisinage. Ces derniers s’excusent des "désagréments" causés par leur trafic, et proposent de se racheter en organisant des activités pour les enfants, en effectuant des petits travaux de bricolage, ou en offrant de l’aide en cas de soucis financiers… Cette communication, inédite par sa forme, est loin d’être un cas unique selon les agents de l’Ofast. Dans certains quartiers, affirment-ils, les trafiquants "exercent un véritable pouvoir social" et "remettent indirectement en cause la place de l’Etat et de ses institutions".
Ce pouvoir social s’affirmerait par des tentatives de redorer l’image des narcotrafiquants, mais aussi par l’appropriation de certains espaces communs, le rachat et l’exploitation de petits commerces de proximité, la généralisation des menaces à l’encontre des acteurs de la vie publique locale, ou encore la banalisation de l’usage des armes, qui inciteraient les habitants à adhérer à une certaine "loi du silence" et à s’adapter au rythme de vie imposé par les trafiquants. Une main-mise qui a obligé quatre classes d’une école maternelle de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) à déménager, en avril dernier, pour s’éloigner d’un point de deal. En septembre 2024, le maire d’Echirolles (Isère) recevait de son côté des menaces après avoir pris deux arrêtés de mise en sécurité d’un immeuble, justifiant l’évacuation impérieuse des résidents par le "danger de mort permanent" qu’ils vivaient en raison du trafic de stupéfiants.
La banalisation de la violence
Selon l’Ofast, ce processus conduisant à "remplacer l’ordre républicain par un ordre criminel" est "indissociable du processus de structuration mafieux", et suit une trajectoire marquée par des étapes symboliques, souvent très violentes. C’est le cas de l’attaque du 14 mai 2024 au péage autoroutier d’Incarville, dans l'Eure, lors de laquelle deux agents pénitentiaires ont été tués durant l’évasion du trafiquant Mohamed Amra. C’est aussi le cas des attaques et menaces systématisées contre les représentants de l’Etat ou de la loi, illustrées en France par la mutation à l’été 2023 d’une magistrate menacée par un groupe criminel ; les attaques simultanées de prisons françaises au printemps dernier ; ou encore la mise à prix de la tête de la directrice de la prison marseillaise des Baumettes en novembre 2024.
La communication officielle des réseaux de trafiquants au service de leur projet criminel, notamment pour "se hisser progressivement au rang d’une organisation capable de défier l’Etat", est également considérée comme une ligne rouge. L’Ofast s’inquiète ainsi de la conférence de presse diffusée sur X par la "DZ Mafia" marseillaise le 6 octobre 2024, considérée comme "un fait inédit dans l’histoire récente de la criminalité organisée française". Selon l’organisme, d’autres paliers risquent d’être prochainement franchis, comme "des menaces ou des projets visant des autorités politiques, locales ou nationales, des autorités judiciaires ou administratives, des policiers, des journalistes ou des avocats, avec un risque élevé de passage à l’acte".
La violence des trafiquants, érigée selon les enquêteurs comme "une contre-culture", a en effet atteint un stade inquiétant ces dernières années, avec une hausse sans précédent des "narchomicides". Au-delà des assassinats ou tentatives, ces violences se traduisent également par des enlèvements et séquestrations, des "jambisations" [NDLR : tirs de coups de feu visant spécifiquement les jambes de la victime], des "rafalages" pour s’approprier un territoire ou des incendies criminels. Le 18 juillet 2024, sept personnes trouvaient ainsi la mort dans l’incendie d’un immeuble du quartier niçois des Moulins, sur fond de trafic de drogues. Les délinquants recrutés pour commettre ce type de faits, parfois mineurs, sont rémunérés entre "2 000 et 10 000 euros pour violenter un mauvais payeur, et entre 5 000 et 10 000 euros pour éliminer" un autre membre de réseau, illustre le rapport. Qui rappelle que ces "annonces" font de plus en plus souvent l’objet d’une course à la viralité sur les réseaux sociaux.
Le risque de corruption
La corruption constitue peut-être le risque le plus important lié au trafic de drogues. En 2024, les forces de police et de gendarmerie ont enregistré 934 infractions d’atteinte à la probité, contre 863 en 2023, soit une augmentation de 8,2 % en un an. Sur les réseaux sociaux, des intermédiaires spécialisés, surnommés "brokers", organisent ces contacts entre agents corrompus et criminels, dans des groupes qui peuvent rassembler jusqu’à 10 000 abonnés.
En 2023, l’Agence française anticorruption établissait de son côté que 29,7 % des prévenus pour des atteintes à la probité étaient des agents publics, dont plusieurs professions particulièrement exposées, comme les acteurs judiciaires, les forces de sécurité, les militaires ou les élus… A titre d’exemple, 14 personnes ont été interpellées le 27 juin 2023 à l’aéroport Félix-Eboué de Cayenne, dont 11 policiers adjoints qui facilitaient les passages de mules entre la Guyane et la métropole - 10 kilos de cocaïne et plus de 93 000 euros ont été saisis dans ce dossier, ainsi que des bijoux en or d’une valeur de plus de 50 000 euros.
Le secteur privé est aussi sérieusement soumis à ce risque corruptif, notamment dans certaines professions sensibles comme les métiers du fret maritime, aéroportuaire ou routier, de la sous-traitance informatique, de la surveillance ou de la logistique, de la banque ou du droit. Comme en témoigne la mise en examen, en avril, d’une greffière marseillaise soupçonnée d’avoir transmis des informations à un trafiquant avec lequel elle entretenait une relation.
La professionnalisation et l’internationalisation des réseaux français
Depuis le début des années 2010, l’Ofast constate une "évolution notable" dans la professionnalisation des narcotrafiquants français, notamment via le développement de leurs relations avec des cartels sud-américains à la faveur de l’explosion de la consommation de cocaïne en Europe. "Cet accès a considérablement modifié la physionomie des trafics, de la consommation et de la sécurité en France. Il a aussi généré un “haut du spectre” puissant, internationalisé et déterritorialisé", note le rapport, qui précise que "moins de 10 organisations maîtrisent la quasi-totalité des importations de cocaïne en France", dans "ce qui ressemble fortement à un cartel français de la cocaïne".
En parallèle, l’organisme observe les "alliances durables" qui se tissent entre les narcotrafiquants européens et d’autres réseaux internationaux. La présence des groupes colombiens Clan del Golfo, Ejército de Liberacion Nacional (ELN) et des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) "a pu être mise en évidence" en Espagne et en Belgique. En France, les autorités appellent à la "plus grande vigilance" sur le sujet : en novembre 2024, un commando de trois personnes, dont deux Colombiens, était interpellé en flagrant délit dans le Rhône, s’apprêtant à commettre un homicide - le commanditaire était un individu bien connu du milieu des stupéfiants lyonnais.
L’influence d’entités criminelles mexicaines en Europe inquiète également les auteurs du rapport. "La présence sur le sol européen des cartels de Sinaloa, de Jalisco Nueva Generacion (CJNG), de Tijuana et de Beltran Leyva est objectivée dans des enquêtes en Espagne, en Belgique ou aux Pays-Bas", indique le document. La France n’est pas épargnée : en novembre 2024, un recruteur de mules censées importer de la méthamphétamine en Polynésie française était incarcéré - il était en relation avec le cartel mexicain de Sinaloa.
Les liens tissés avec d’autres organisations internationales, comme la 'Ndrangheta italienne, la Mocro Maffia néerlandaise, des cartels issus des Balkans, d’Afrique de l’Ouest ou d’Asie sont également cités dans le rapport, qui précise que "de multiples organisations criminelles étrangères utilisent le territoire national pour développer leurs activités". "Associées de manière ponctuelle ou durable, entre elles ou avec les groupes criminels français, elles représentent une menace croissante sur le territoire national", alerte l’Ofast.
L’émergence de nouveaux produits
Jusqu’à présent épargnée par la diffusion et la consommation de méthamphétamines, la France a identifié en juin 2024 une première filière de production sur le territoire national, avec 216 kilos saisis dans le Var. Les investigations ont permis de déterminer qu’en tout, plus de 400 kilos de méthamphétamine avaient été produits dans un laboratoire clandestin d’une villa de Montmeyan, avec la participation de membres du cartel mexicain de Sinaloa - dans cette affaire, 16 individus ont été interpellés. L’Ofast rappelle également qu’à ce jour, la France n’est pas atteinte par une crise d’opioïdes de synthèse, "mais a néanmoins connu une sérieuse alerte sanitaire à La Réunion à l’été 2023", quand des protonitazènes ont causé trois décès et une dizaine d’hospitalisations.
Par ailleurs, 450 nouveaux produits de synthèse (NPS) ont été identifiés l’année dernière sur le territoire national par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. Pour les commercialiser, "les trafiquants profitent des délais attachés aux échanges entre Etats ou partenaires institutionnels en vue de l’interdiction des nouvelles substances au niveau international, européen, voire national", note le rapport. Ce fut par exemple le cas pour l’hexahydrocannabinol (HHC), cannabinoïde semi-synthétique interdit en juin 2023, mais vendu avant cette date sur des sites Web, dans des magasins de CBD ou dans des bureaux de tabac.