Mixité sociale à l’école : "Les amitiés transclasses, nouées au collège, influencent le reste de la vie"
A quel point l’origine sociale des élèves influe-t-elle sur leur amitié ? C’est la question originale posée par Timothée Chabot, maître de conférences à l’université Toulouse Jean Jaurès, dans son livre Les amitiés au collège. Mixité sociale et relations entre élèves (PUF, juin 2025). "En France, on adore parler de l’école, grand thème de débat sur le plan sociologique et politique ! Or l’institution est essentiellement perçue comme celle qui va aider l’enfant à se préparer à la vie d’adulte et à obtenir un diplôme. On a tendance à oublier que c’est aussi un lieu de vie où les élèves interagissent entre eux quotidiennement et sur une longue période", explique le chercheur.
L’une des conclusions de son étude est que les collégiens échappent davantage que les adultes à "l’homophilie sociale", cette tendance qui consiste à aller vers des gens qui nous ressemblent socialement. "Les collèges socialement mixtes font partie des rares endroits propices au brassage. Ensuite, plus on avance en âge, plus les occasions de se mêler à d’autres groupes sociaux que le nôtre se raréfient", insiste Timothée Chabot dont le livre est un véritable plaidoyer en faveur de la mixité sociale à l’école. Démonstration.
L’Express : Dans quels types d’établissements avez-vous réalisé votre enquête ?
Timothée Chabot : J’ai sélectionné quatre collèges socialement mixtes c’est-à-dire qui abritent des enfants issus à la fois des classes moyennes, supérieures et populaires. Ces établissements ont des caractéristiques très variées puisqu’ils appartiennent pour certains au secteur public, pour d’autres au privé. Certains sont implantés en région parisienne, d’autres se trouvent dans des zones plus rurales ou des petites villes. Dans le cadre de mon enquête, j’ai suivi une cohorte d’élèves depuis leur classe de sixième jusqu’à la troisième. Deux fois par an, je les ai interrogés sur les relations qu’ils entretenaient avec leurs camarades ce qui m’a permis d’étudier leurs évolutions. Le fait de me focaliser sur le niveau collège n’est pas anodin car, a priori, c’est là que le brassage social est le plus important. Les écoles primaires, plus petites, ont davantage tendance à regrouper des enfants d’un même quartier et donc à attirer des profils de familles plus similaires. Puis, à partir du lycée, un gros tri social s’opère puisque c’est le moment où les élèves sont orientés vers les filières générales ou professionnelles.
Vous expliquez dans votre livre que, dans ces collèges socialement mixtes, beaucoup d’élèves ont tendance à faire fi des barrières sociales et à se mélanger entre eux…
Oui, c’est une conclusion plutôt optimiste. Même s’il faut tout de même nuancer ce constat puisque ce mélange n’est pas non plus parfait : les enfants ont tout de même plus de chances d’être amis avec ceux qui sont issus du même milieu social qu’eux. La fameuse "homophilie sociale" existe donc aussi au collège même si elle reste assez modérée. L’autre découverte de mon enquête est que l’organisation du collège joue un grand rôle dans le fait que les élèves se mélangent ou non. Le fait d’intégrer certaines options comme le latin ou encore d’instaurer des classes européennes ou bilangues va favoriser le regroupement d’élèves issus de milieux plutôt favorisés. Ce qui va desservir mécaniquement la mixité des amitiés. Surtout, ces options spécifiques ont tendance à étiqueter les élèves et à établir une hiérarchie entre "la classe des latinistes", celle des "internationaux" ou celle des "Segpa". Ce qui va produire des clichés ou des préjugés sur les uns et les autres et empêcher des relations de se nouer.
Ces dispositifs et options spécifiques dont vous parlez ont pourtant le grand avantage d’attirer certains élèves issus de familles plus aisées dans des collèges socialement ségrégués. Ce phénomène ne va-t-il pas dans le sens de la mixité ?
Si bien sûr, et c’est là toute l’ambiguïté : ces dispositifs permettent en effet de maintenir les familles de classes supérieures dans les établissements publics. En même temps, ils peuvent créer de la ségrégation entre différentes classes à l’intérieur du collège. L’équilibre n’est donc pas évident à trouver. L’idéal, selon moi, serait de conserver ces options spécifiques là où elles se révèlent utiles mais de répartir les élèves concernés dans différentes classes et de ne les réunir que lors de ces cours spécifiques. Ce qui est loin d’être facile à appliquer, j’en ai tout à fait conscience. Les établissements doivent jongler en permanence avec tout un tas de contraintes et d’objectifs. Ils font comme ils peuvent avec les moyens qui sont les leurs.
Autre enseignement très intéressant : les conflits entre jeunes venant de classes sociales différentes sont plutôt rares. Ce constat vous a-t-il étonné ?
Oui et cette conclusion a son importance. Si, à l’inverse, on s’était rendu compte que les enfants de différents milieux se disputaient et se bagarraient plus souvent, on aurait bien du mal aujourd’hui à défendre la mixité sociale à l’école ! Heureusement, ce n’est pas du tout ce qu’on observe. Ce n’est pas parce que certains jeunes préfèrent côtoyer des amis plus proches d’eux socialement qu’ils détestent ou entrent en conflit avec ceux qui sont plus différents d’eux. Il y a là une forme de cohabitation pacifique entre des élèves qui n’ont pas forcément la même façon de parler, de fonctionner, de penser. Paradoxalement, les élèves qui ont été amis ou font partie du même groupe, ont tendance à s’affronter davantage. Sans doute parce qu’ils ont des enjeux communs et qu’il y a plus d’interactions entre eux.
L’une de vos hypothèses est que la diversité sociale aiderait à réduire les formes de violence et de harcèlement au collège. C’est-à-dire ?
Ce n’est qu’une intuition qui reste à vérifier, mais mon raisonnement est le suivant : un établissement mixte réunit des élèves issus de milieux différents qui ont des valeurs, des goûts et des intérêts également très divers. Dans ces conditions, la probabilité de voir émerger un groupe de "populaires" qui imposent leur loi voire pratiquent une forme de harcèlement sur leurs camarades, est moindre. Tout simplement parce qu’ils auront du mal à faire l’unanimité. Tout le monde ne sera pas d’accord sur la bonne façon de s’habiller, de se comporter en classe, de parler etc. Le fait qu’il y ait une diversité d’élèves aussi forte favorise plutôt l’organisation en plusieurs groupes, à l’intérieur desquels chacun fait un peu sa vie. A l’inverse, dans des collèges plus homogènes socialement, le fait de ne pas vous conformer à une certaine norme établie par le plus grand nombre risque de vous exposer à davantage de problèmes.
L’un des grands atouts de la mixité sociale est qu’elle a tendance à réduire les inégalités scolaires grâce au phénomène d’émulation. Quels autres bénéfices peut-on en retirer ?
Fréquenter des groupes sociaux différents de soi permet de lutter contre les préjugés. Cela contribue ainsi à apaiser les tensions intra-communautaires. Le brassage social a également tendance à accroître le sentiment de bien-être à l’école. C’est ce qu’ont démontré l’économiste Julien Grenet et son équipe, il y a quelques années, à travers une étude sur les secteurs multi-collèges menée d’abord dans plusieurs établissements de Paris puis ailleurs en France. Les enfants transférés dans des établissements plus divers socialement s’étaient déclarés plus heureux en amitié que ceux maintenus dans des collèges plus ségrégés. Diverses hypothèses pourraient expliquer ce phénomène. La première est que les enfants, inscrits dans un collège plus mixte, ont plus de latitude dans le choix de leurs amis puisque l’éventail est plus large. On sait aussi que, dans un établissement populaire très ségrégé, avec une forte concentration d’élèves qui rencontrent des situations familiales difficiles, les troubles relationnels ont tendance à s’accroître. Y introduire des enfants ayant des parcours plus faciles permet notamment d’alléger la charge des enseignants et de leur permettre d’être davantage présents auprès de ceux qui en ont besoin.
Le fait de côtoyer des familles différentes ne permet-il pas aussi aux enfants issus de milieux défavorisés d’acquérir certains codes sociaux ?
Cela peut en effet ouvrir le champ des possibles en termes d’orientation scolaire et professionnelle par exemple. Certains élèves n’ont jamais entendu parler de Sciences Po ni de Polytechnique, ou n’ont pas autour d’eux d’exemples de personnes ayant fait un parcours universitaire. Le fait de côtoyer d’autres familles qui, elles, sont plus au fait des différentes options possibles, peut leur ouvrir des perspectives. Mais ce mécanisme fonctionne dans les deux sens : à l’heure où l’on parle beaucoup de la déconnexion des élites, les enfants issus des catégories supérieures peuvent aussi tirer profit de ce mélange en se frottant à une certaine réalité.
Ces amitiés transclasses nées au collège sont-elles durables dans le temps ?
Les études démontrent que beaucoup d’adultes ont conservé, en moyenne, un à trois amis rencontrés dans l’enseignement secondaire, mais on ne connaît pas la répartition entre collège et lycée. En outre, les données ne nous permettent pas de savoir s’il s’agit de personnes issues du même milieu que soi. Sur ce point, je suis plutôt pessimiste : les chances de rester amis sur le long terme me paraissent assez réduites sachant que la probabilité qu’ils soient séparés au moment du lycée ou lors des études supérieures est forte. Mais la mixité sociale au collège a des atouts indéniables. Le fait que ces amitiés surviennent au moment de l’adolescence, période de construction lors de laquelle on forge son identité, influence à mon sens le reste de la vie. Voilà pourquoi, on ne peut qu’encourager les pouvoirs publics à œuvrer dans ce sens.