Au Centre Pompidou, l’anarchie photographique de Wolfgang Tillmans
Certains lieux ont du génie, c’est le cas du centre Beaubourg. A commencer par sa construction, la gueule qu’elle a, industrielle, tout ce qui s’est passé à l’intérieur depuis un demi-siècle, et la jeunesse des visiteurs qui en fait toujours un des lieux les plus érotiques de Paris. Des artistes modernes, pré-contemporains, des noms inconnus en lettres de 15 mètres de haut sur la façade, peinture, théâtre, cinéma, danse, tout, et le bistrot de la mezzanine, à droite en entrant, où se nichaient les nouveautés difficiles à savoir si on aime, c’est quoi c’machin ?
A part ça, je ne comprends pas pourquoi c’est si cher, aujourd’hui, l’entrée, 17 balles ! Je payais ce prix-là, à l’époque ? Je resquillais, c’est pas possible, ou alors j’avais une carte de presse, fausse. Et puis la bibliothèque, qui a vu passer mes différents âges et sortes d’ennuis, de dragues, usine à savoirs, doux sentiment de supériorité intellectuelle et générationnelle que ça offrait, ineffable. L’accès, j’aurais dû commencer par là, les escalators extérieurs, travellings droniques avant l’heure, toujours avant l’heure, ce truc qui précède l’avant-garde. Ce fut, ça reste, ce sera, inch allah, un barnum que l’on commence à comprendre maintenant que ça ferme, bientôt, presque, dépêchez-vous, il reste une place, un moment, un parfum de nostalgie avant le grand black-out de cinq ans. Je ne vous dis pas la réouverture que ça va être…. L’expo de clôture s’appelle Wolfgang Tillmans : Rien ne nous y préparait – Tout nous y préparait.
Wolfgang Tillmans étale ses souvenirs
Le génie du lieu s’est laissé envahir par un homme qui a perdu le début et la fin de ses souvenirs, il les étale, les accroche, les projette, s’il avait pu il les aurait jetés par terre pour qu’on marche dessus, pieds nus, comme il se doit, car tout fait temple, soudain, à la bibliothèque presque complètement débarrassée de ses millions-milliards de livres. Tillmans le photographe réussit ce prodige, en préservant quelques rayonnages, de créer une photographie du lieu perdu en trois dimensions, je m’explique : les livres sont là, rangés, étiquetés, on n’ose pas les prendre, mais on pourrait, j’ai été tenté, mais non, ce que je voulais dire : en isolant ce module, en le détournant de son usage, le scénographe Tillmans redéfinit l’essence et l’usage de la photographie, car c’est nous qui la faisons, grâce à lui, il nous la présente in vivo, grandeur nature, dans son insignifiance, il nous la laisse, on n’a même pas besoin de la prendre, on peut en faire le tour, la renifler, la frôler. Gaguesque, il accroche des photos sur les issues de secours, histoire que pas une parcelle de cet espace ne soit perdue. C’est un labyrinthe sans mur, rien que des images qu’on traverse. Atterrissons, soyons sérieux. C’est une des plus belles expos que Beaubourg nous ait offert, un chant du cygne avant l’arrivée du phénix. C’est le démembrement d’une vie d’artiste, plus intime qu’une mise à nu, un autoportrait en dissection, éviscération, éparpillement à cœur ouvert.
Imaginez : votre voisin vient de mourir, sans enfant, sans héritier, ou alors ils s’en foutent, les ingrats ne veulent rien savoir, juste vendre, ils ont fait appel à des déménageurs, débarrassez-nous tout ça, faites le vide, grenier, caves, murs, cuisine, toute la vie de votre voisin est sur le trottoir, vous ne savez pas par où commencer, ça n’a plus d’ordre, mais tout vous parle, dans la tragédie du moment, l’injustice de la mort, l’anodin se connecte au chef d’œuvre, vous repassez devant une photo, ça n’est plus la même, c’est le génie du lieu qui change tout, les angles, nos regards ; des vitrines, des factures, des articles de journaux découpés comme les prunelles de ses yeux, projets en cours, taille-crayon, plein de succès, des amours qu’on devine, toute la vie, celle d’un type qui a fait ça, rien que ça, des images, et qui continue. Ne ratez pas ce grand moment synaptique.