Ce succès très discret qui en dit long sur la France, par Anne Rosencher
J’étais passée, j’avoue, à côté du destin de Louise Violet, qui n’est pas une femme célèbre, non : Louise Violet, c’est un film. Sorti en salles en novembre dernier, il a discrètement fait son chemin, jusqu’à totaliser 672 000 entrées aux derniers pointages, soit un peu plus qu’Anora (palme d’or 2024) ou que L’Histoire de Souleymane (César du meilleur film 2025), tous deux sortis un mois plus tôt. Mais à la différence de ces deux films et de beaucoup d’autres dans cet étiage du box-office, je n’avais jamais entendu parler de Louise Violet. Et pour cause, son petit succès s’est surtout construit hors des métropoles et de ce qu’il faut bien nommer leur bulle sociologique, culturelle et médiatique. Un indicateur permet de l’appréhender : selon les calculs de la société ComScore, Louise Violet a été vu 14 fois plus en province qu’à Paris et périphérie – alors qu’en moyenne, ce coefficient est de 6.
En voici le synopsis : "1889. Une institutrice parisienne [NDLR : incarnée par Alexandra Lamy] est affectée dans un village français avec l’ambition d’appliquer les nouvelles lois de la IIIe République qui rendent l’enseignement laïque, gratuit et obligatoire. Dans un milieu rural qui reste hostile à tout changement, elle doit faire preuve de détermination, de diplomatie et de tolérance pour réussir sa mission." François Clerc, patron d’Appolo Films, qui a distribué Louise Violet, explique à L’Express sa stratégie de diffusion : "On a travaillé sur des avant-premières en profondeur [c’est-à-dire : hors métropoles] car nos partenaires locaux estimaient que le casting, l’histoire et le sujet y parleraient aux spectateurs. Eric Besnard, le réalisateur, travaille sur la question de la culture française. Avec ce film, il se penche sur l’école laïque, la fin de la paysannerie, l’industrialisation… Oui, ce sont des thèmes qui fonctionnent mieux hors des métropoles."
Je ne sais pas si le film est bon. La critique est divisée, Télérama y a vu un sujet "enfermé dans une ambiance de crèche rurale, peuplée de santons pittoresques". Je ne sais pas si le film est bon, disais-je - il n’était plus programmé quand j’en ai découvert l’existence -, et je n’ai aucune intention de caricaturer ou de généraliser les goûts des uns ni ceux des autres. Il y a dans cette petite histoire assez d’informations pour nourrir, chers lecteurs, vos réflexions variées. Pour ma part, je me réjouis, tout de même, que ce genre de film, sur ce genre de thème, ait rencontré un écho malgré le peu de battage médiatique. Le géographe Christophe Guilluy le faisait valoir récemment dans nos colonnes : "La majorité ordinaire constitue la sève de la société et de la civilisation. Car une civilisation n’existe que si ses valeurs, son mode de vie, sa culture, sont portés au quotidien par la multitude." Oui. Il y a, dans le succès sous les radars de Louise Violet, le signal faible que notre modèle et nos principes se défendent aussi dans la France des campagnes et des sous-préfectures. Laquelle a en a parfois marre qu’on l’oublie, qu’on la méprise ou qu’on la diffame.