Bruno Retailleau contre Emmanuel Macron : gare au syndrome du vilain petit canard
Enfonçons une porte ouverte. Bruno Retailleau n’est pas… macroniste. Oui, le patron des Républicains était un soutien actif de François Fillon et de Valérie Pécresse lors des deux dernières présidentielles. Oui, l’ancien compagnon de route de Philippe de Villiers a une fibre conservatrice assumée. Le ministre de l’Intérieur exècre ce courant politique, fossoyeur du clivage gauche-droite. Dès 2017, il comparait le "En même temps" au "vol en zigzag des bécassines" lors d’un débat télévisé face au futur chef de l’Etat.
Avait-il justement besoin de le rappeler si fort ? Le ministre de l’Intérieur a déclenché les cris d’orfraie du camp présidentiel en dézinguant le macronisme dans un entretien à Valeurs Actuelles. "Il s’achèvera avec Emmanuel Macron car il n’est ni un mouvement politique ni une idéologie, mais repose essentiellement sur un homme. […] Le en même temps alimente l’impuissance", lâche l’ancien sénateur. Bruno Retailleau ne pouvait ignorer la tempête déclenchée par ces propos, relus par son cabinet avant publication. La porte-parole du gouvernement Sophie Primas avait essuyé le même tir de barrage après une intervention similaire sur CNews. La polémique n’est pas subie, mais construite.
Rhétorique fiévreuse
Bruno Retailleau se prémunit ici de tout procès en collusion avec le chef de l’Etat, lesté d’une impopularité record. Il le fait avec d’autant plus de virulence qu’il a été contraint d’avaler la semaine dernière la copie budgétaire de François Bayrou. Les arguments sont donc répétés ad nauseam. 1) Bruno Retailleau n’est pas macroniste. 2) Il est au gouvernement pour protéger la France d’un retour de la gauche aux affaires avant la grande alternance de 2027.
Le 18 mai, près de 75 % des adhérents LR portaient Bruno Retailleau à la présidence des Républicains. Le peuple militant l’a reconnu comme l’un des siens, malgré sa présence au gouvernement. Alors, ce rappel véhément de son ADN de droite, opéré à plusieurs reprises lors de la campagne interne, interroge. Voilà Bruno Retailleau dépeint en adversaire du "socle commun" et déstabilisateur de la fragile coalition gouvernementale. Non sans mauvaise foi, tant l’indignation surjouée de figures macronistes face au crime de lèse-majesté est tactique. Mais Bruno Retailleau a tiré le premier. Le héraut d’une droite responsable devient le vilain petit canard. Celui qui proclame "respecter l’institution présidentielle" et vantait cet automne sa relation fluide avec Emmanuel Macron se mue en frondeur. Loin de l’image d’homme d’Etat, guère adepte des petits coups, patiemment construite.
De l’art de choisir ses polémiques
Il en va des polémiques comme des chasseurs : il en est des bonnes et des mauvaises. Bruno Retailleau peut se satisfaire du bruit causé par sa tribune hostile au financement public des énergies renouvelables. Après tout, le patron des Républicains doit sortir de son périmètre ministériel pour bâtir une offre politique singulière. Que le ministre de l’Intérieur exprime ses critiques contre la politique algérienne du Quai d’Orsay relève aussi d’une affirmation idéologique opportune. Mais une simple attaque vexatoire contre le camp présidentiel - guère neuve - n’est pas d’une utilité folle au ministre. Le gain de l’opération semble ici bien faible au regard de son coût.
Le 18 mai, les adhérents LR ont aussi adoubé la participation de la droite au gouvernement. Cela tombe bien, Bruno Retailleau ne souhaite pas quitter Beauvau dès aujourd’hui. Autour du Vendéen, on a en tête le départ tardif d’Emmanuel Macron de Bercy fin août 2016, moins d’un an avant son sacre. Le ministre de l’Intérieur a besoin de résultats forts, donc de temps. Il lui faut consolider son image de présidentiable, donc gagner du temps. Mais que vaut une action à Beauvau vampirisée par de vaines controverses à deux ans de la présidentielle ? Les hostilités ne commencent-elles pas trop tôt ?
La droite a ses mythes. La "rupture" sarkozyste en est un. Elle est parfois convoquée par des élus LR au sujet de Bruno Retailleau. Un ministre de l’Intérieur en pleine ascension opposé à un chef de l’Etat en bout de course… L’histoire est connue. Mais 2005 n’est pas 2025. Nicolas Sarkozy présidait alors un parti puissant. Il jouissait de nombreux relais au gouvernement et à l’Assemblée, capables de défendre ses offensives. Bruno Retailleau n’a pas ces atouts. Chacune de ses sorties l’expose à un feu nourri auquel sa garde rapprochée ne peut opposer qu’une réplique limitée. Il est d’autant plus utile de bien flécher ces attaques.