Thierry Ardisson a inventé la télé moderne avec plus de talent que les autres, par Abnousse Shalmani
L’homme en noir, Thierry Ardisson, n’est plus. "J’ai envie qu’on dise : 'Putain, ce mec-là, il avait des idées.'" Cette épitaphe hors morale, hors hagiographie dégoulinante, hors litanie des "dérapages" lui ressemble. Et des idées, il en avait, avec une unique boussole quand il débarque à 19 ans dans la capitale : "Gagner de l’argent et être célèbre." Cela passe d’abord par la publicité où il excelle avec des formules qui résonnent encore si familière ("Ovomaltine, c’est de la dynamite", "Lapeyre, y en a pas deux", etc.) mais où l’ennui finit par le gagner. Et c’est la télévision qui devient son terrain de créativité. Tout est alors à bousculer, tout est à créer et comme tous ceux qui n’ont rien à perdre tant ils sont persuadés de n’avoir qu’à gagner en n’étant pas issu du sérail, n’ayant pas passé une enfance entourée d’intellectuels, de célébrités d’un jour ou de toujours, de n’être tenu par aucune fidélité et de ne rien devoir à ceux qui sont installés. Alors il compose de l’inédit, chahute, transforme une interview en thérapie, met mal à l’aise, les jeunes premiers et les vieux de la vieille.
De Bains de minuit à Salut les Terriens en passant par Paris Dernière et Tout le monde en parle, il bouscule, il hérisse. Il se dit royaliste, il joue au dandy d’avant-hier et attrape pourtant au vol les désirs de son temps. Des années plus tard, j’ai revu l’antiportrait chinois de Serge Gainsbourg (1989), où les questions dérangeantes d’Ardisson révèlent à travers les réponses, provocantes et ironiques de Gainsbourg, l’intime d’un homme, disant ses obsessions de la mort, le port de l’étoile jaune, le rejet de la laideur, les cicatrices à jamais béantes. Quel journaliste et quel artiste accepteraient aujourd’hui un tel dévoilement, un tel échange où aucun communicant n’est intervenu, où soudain, il n’est plus question d’une émission de télévision, cette boîte à rendre bête, mais d’une discussion aussi impromptue qu’intime comme captée par hasard au détour d’un bar enfumé ? De la manipulation ? D’accord. Mais un journaliste ne fait-il jamais autre chose au cours d’une interview ?
Un appétit pour la mise à nue de la nature humaine
Beaucoup reprochent - et souvent à raison - à Ardisson d’avoir introduit la médiocrité, la télé-poubelle, d’avoir consciencieusement bousillé la sacralité des hiérarchies (en mars 2001 le "et sucer, c’est tromper ?" posée à l’ancien Premier ministre Michel Rocard qui, déstabilisé, avait fini par répondre "non plus") d’avoir été le premier à faire cohabiter "une star, un infréquentable, un écrivain et une tête de Turc", d’avoir invité Thierry Meyssan le théoricien du complot sur le 11 Septembre sans contradicteur, lui permettant d’exposer ses théories conspirationnistes (ce qu’Ardisson reconnaîtra plus tard comme une "vraie connerie), d’avoir mis l’immense Salman Rushdie face à un Samy Naceri voyou qui justifie sa mise à mort, d’avoir maltraité les femmes (Milla Jovovich, Christine Angot, Lio, Dorothée etc.) - mais pas davantage que les hommes, qui tous revenaient pourtant docilement pour exister encore. Et pour finir, il y a quelques semaines à peine, comme invité cette fois, à sortir cette énorme connerie "Gaza, c’est Auschwitz" sans que personne ne vienne le contredire. Il y avait aussi chez Ardisson un appétit pour la mise à nue de la nature humaine, une aspiration à faire apparaître une vérité derrière l’artificialité des personnages publics.
Ce n’est pas Thierry Ardisson qui a inventé la télé-poubelle, il a inventé la télévision moderne avec davantage de talent que les autres. La question Thierry Ardisson, c’est celle de l’œuf ou de la poule, et je sais que bien des amis chers à mon cœur me tiendront rigueur de ne pas réduire l’homme en noir à l’odieux personnage opportuniste qui aurait participé à la baisse du niveau intellectuel. Ce que je sais de lui, que je ne fréquentais pas dans l’intimité, c’est qu’il avait un sacré flair, une créativité sans entraves, un sens inné du transgressif, une absence de limite, une passion inépuisable pour la nouveauté. Ardisson était un homme et comme tous les hommes, il était complexe, fait de couches contradictoires. Pardonnez-moi d’avoir du respect pour les indisciplinés, ceux qui sortent du rang comme l’écrivait Alfred Jarry : "L’indiscipline aveugle et de tous les instants fait la force principale des hommes libres."