L'exposition à voir : dans les petits papiers de Pierre Alechinsky, à Alès
Entre Pierre Alechinsky et Pierre-André Benoit, dit PAB, ce fut à la vie à la mort. Une amitié, nourrie de complicité artistique, qui tourna court en 1993, au décès du second. Aujourd’hui, le premier - 97 printemps au compteur - expose, au musée-bibliothèque d’Alès qui porte le nom de son vieil ami disparu, des travaux graphiques couvrant huit décennies de création, soit près de 200 dessins, gravures, papiers marouflés et livres d’artistes. Les livres d’artistes, justement, c’était la grande affaire de PAB. Le natif d’Alès, qui cumula les fonctions de poète, collectionneur, imprimeur et éditeur, en a publié des centaines, auxquels ont participé Artaud, Breton, Claudel ou Eluard, côté textes, et Braque, Dubuffet, Miro ou Picasso, pour les illustrations. Parmi ces derniers, Alechinsky figure en tête de liste : trente années durant, PAB et lui ont rivalisé d’espièglerie et d’audace pour donner naissance à ces ouvrages rares. De nos jours, Tête de chou, Adoré sur tranche et tant d’autres restent des trésors prisés par les bibliophiles.
Si un support joue le premier rôle dans le corpus de Pierre Alechinsky, c’est bien le papier. Depuis toujours, le Belge naturalisé français, fils d’un Russe et d’une Wallonne, qui fit ses débuts au sein du groupe Cobra, en aime la variété et en multiplie les provenances, chacune répondant à ses besoins : le papier de Chine, pour sa souplesse et sa résistance ; celui du Japon, à la finesse incomparable ; le vélin, au rendu lisse et soyeux ; le vergé texturé ; le papier chiffon pour les gravures ; et même les feuilles remontant à plusieurs siècles - lettres, manuscrits ou cartes géographiques – qu’il déniche aux Puces puis recycle à l’envi. "Quand mon pinceau baguenaude sur les pages d’un vieil atlas et qu’au détour d’une frontière il tombe, en vieux marcheur qu’il est, sur le tracé d’une courbe qui pourrait de près ou de loin ressembler à une robe, une chevelure, il n’a plus qu’à se laisser aller. Ce n’est pas du travail, c’est de la rêverie entraperçue qui trotte." Ainsi naissent les palimpsestes du peintre qui, à partir des années 1950, se voit propulsé sur la scène artistique internationale, lorsque, inspiré par le Chinois Walasse Ting, il quitte le chevalet pour travailler directement au sol.
L’élément-signature d’Alechinsky ? Les "remarques marginales". Le gaucher contrarié, qui s’est découvert ambidextre, use de ce terme employé par les typographes, pour des œuvres où la composition centrale en noir et blanc est entourée de notes tracées en couleurs, créant une interaction visuelle qui retient immanquablement l’œil, comme il agrémentera ensuite le bas de ses tableaux de vignettes, à la manière des prédelles qui ornent la partie inférieure d’un retable religieux. “Toutes les œuvres présentées, dont nombre d'inédits, sont issues de l'atelier de Pierre Alechinsky, qui a lui-même orchestré l'exposition au centimètre près", souligne Carole Hyza, la directrice du musée.
L'ultime collaboration entre l'artiste et PAB remonte au début de l’année 1993 – un texte accompagné de huit peintures sur verre -, achevée quelques jours avant la disparition de l’éditeur d’art, qui fit don de ses collections à sa ville natale en 1986. Alechinsky fut d’ailleurs l’une des rares personnalités à se rendre à ses funérailles. A l'entrée, une fresque d'extérieur en lave émaillée, qu'il a réalisée en 1991, vient rappeler cette affinité élective entre deux rêveurs sans limites.