Duplessis à Carpentras : "le van Dyck de la France" sort de l’ombre
"Le plus grand peintre en portrait du royaume", "le van Dyck de la France"… Ses contemporains n’ont pas ménagé leurs éloges à l’égard de Joseph-Siffred Duplessis (1725-1802) au cours des presque vingt dernières années de sa vie, période pendant laquelle il fut "indétrônable". Tombé dans l’oubli, il demeure aujourd’hui un illustre inconnu pour le grand public, bien que ses tableaux soient présents dans nombre de collections muséales françaises et étrangères. Plusieurs, d’ailleurs, par un phénomène dont l’histoire de l’art a le secret, restent paradoxalement fameux, à l’instar de son Louis XVI en pied. Ce n’est pas un hasard si l’historique bibliothèque-musée l’Inguimbertine, inaugurée l’an dernier à Carpentras après son redéploiement spectaculaire sur le site de l’Hôtel-Dieu, lui rend hommage cet été, car c’est ici qu’est conservé le plus important fonds public de Duplessis - 22 œuvres sur les moins de 200 tableaux qui lui sont attribués. Et puis, surtout, le peintre est un enfant du pays, né dans la cité comtadine il y a trois cents ans, avec laquelle il garda des liens étroits jusqu’à sa mort.
Sous le commissariat de Xavier Salmon, la première rétrospective qui lui est consacrée réunit une soixantaine d’œuvres. Elles éclairent le parcours du fils d’un chirurgien-barbier fondu de peinture, qui se forme au pinceau dès l’âge de 15 ans auprès de frère Imbert, peintre-moine à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, avant de rejoindre l’atelier de Pierre Subleyras à Rome. Le jeune Joseph-Siffred est doué, sa maîtrise transpire déjà dans les tableaux d’histoire qu’il compose une fois de retour en Provence. Mais ce n’est qu’en 1769 que sa carrière publique décolle, quand, devenu parisien, il présente au Salon carré du Louvre un portrait de son compatriote comtadin l’abbé François Arnaud – "en vérité une belle chose pour la ressemblance, le caractère et la vigueur du pinceau", écrit Diderot –, qui lui vaut d’être agréé par l’Académie royale de peinture. Dès lors, sa renommée grandit. On loue sa sensibilité sur la toile, lui qui est si austère à la ville, sa capacité à saisir l’essence de ses sujets, la virtuosité avec laquelle il restitue les carnations des visages et les matières des étoffes.
Au cours des années 1770, Duplessis séduit jusqu’aux monarques. Si la commande d’un portrait équestre de la dauphine Marie-Antoinette avorte après six mois laborieux de pose, la future reine prenant ombrage de la sincérité de l’artiste qui, dans ses études, n’a rien dissimulé de ses traits accusés, il remporte l’adhésion de Louis XVI. Du souverain il peint un buste, avant de mettre la touche finale au monumental Portrait en tenue de sacre, dont les répliques diffusées dans le royaume et les cours européennes auront valeur d’image officielle. Au faîte de sa gloire, il n’en continue pas moins d’entretenir sa clientèle méridionale dans des "portraits psychologiques", au fond sombre et uni, d’où se détachent les visages éclairés par une lumière émanant d’un angle supérieur. "Il en capte le regard, ainsi que chaque trait, chaque ride et donne ainsi à comprendre le caractère de chacun", pointe Xavier Salmon. Cette aura déclinera après la Révolution quand, atteint de troubles de la vision, son chevalet délaissé, Joseph Duplessis achève son existence au château de Versailles comme conservateur de l’ombre. Ses tableaux passeront à la postérité, sans lui.