Pourquoi les psychologues vont devoir faire évoluer leur profession, par Franck Ramus
La santé mentale est la grande cause nationale de l’année 2025. Les besoins de la population sont immenses et en augmentation, mais bon nombre de personnes peinent à trouver une offre de soins adéquate, alors que les psychothérapies sont le traitement de première ligne recommandé pour beaucoup de troubles mentaux. Cette pratique n’est pourtant toujours pas remboursée par la sécurité sociale, hormis le dispositif "Mon soutien psy" qui ne concerne que les troubles légers, pour un nombre limité de séances et sans réel contrôle des compétences des psychologues. Il y a peut-être là un élément d’explication de la surconsommation de certains psychotropes en France, mais qu’attend-on pour rembourser les psychothérapies ?
Le problème n’est pas si simple. Pour envisager de faire entrer des psychothérapies dans la nomenclature de l’Assurance maladie, encore faudrait-il avoir quelques garanties sur la qualité de ces soins. C’est là que le bât blesse. A l’heure actuelle, si l’on recherche un soutien psychologique efficace pour un trouble courant tel que la dépression ou le trouble anxieux, on rencontre deux obstacles.
Le premier est d’identifier dans la galaxie des "psys" les professionnels qualifiés pour répondre à son besoin : psychiatres, psychologues, psychothérapeutes, psychanalystes, psychopraticiens, psychogénéalogistes, psy-conseils, psycho-énergéticiens, gestalt-thérapeutes, kinésiologues, coachs de vie… Le deuxième est que même si l’on sait que seules les trois premières catégories sont des professionnels diplômés, s’adresser à l’un d’entre eux n’offre malheureusement aucune garantie d’avoir accès à des soins de qualité.
Chapelles multiples, dérives sectaires
En effet, la psychologie clinique est divisée en de multiples écoles, traditions, orientations et chapelles. La plus connue et répandue en France est la psychanalyse, elle-même fractionnée en dizaines d’associations antagonistes. Malheureusement, ce n’est pas celle qui a le mieux réussi à offrir des thérapies efficaces pour la plupart des troubles mentaux. Si, bien renseigné, on recherche des thérapies ayant fait la meilleure preuve de leur efficacité, telles les thérapies cognitives et comportementales, familiales ou systémiques, on constate vite que les thérapeutes certifiés sont en tout petit nombre et débordés. Malgré le nombre considérable de psychologues en France (74 000 en 2023), il y a donc inadéquation entre l’offre de soins et la demande.
De plus, la profusion d’approches en psychologie, totalement illisible par le public, laisse le champ libre à toutes les dérives. D’après la Miviludes, plus de la moitié des signalements reçus concernant les professionnels de santé et apparentés impliquent des professionnels de la santé mentale, dont 29 % pour les seuls psychologues, et 14 % de psychothérapeutes. Cela laisse songeur quant aux garanties offertes par ces titres.
Autant de formations que d’universités
Le constat est clair : le titre de psychologue, pourtant protégé par la loi, n’offre aucune garantie quant à la qualité des pratiques. De fait, le décret précisant les conditions d’accès au titre ne requiert qu’un diplôme de master en psychologie et un stage professionnel de 500 heures. Aucune indication sur le contenu du programme des 5 années de formation, ni sur le contenu du stage ! L’Etat a entièrement délégué le contenu de la formation des psychologues à l’initiative des universités, ce qui fait que les maquettes de formation varient énormément, en fonction des orientations et des rapports de force au sein des enseignants-chercheurs locaux.
A quoi bon protéger un titre professionnel qui offre aussi peu de garanties aux patients ? Il serait tout à fait logique que l’Etat renforce les conditions d’accès au titre de psychologue, en définissant un référentiel de compétences et un programme national de formation s’imposant à toutes les universités, et des conditions strictes sur les lieux d’accueil des stages professionnels. Bien entendu, un tel travail devrait se faire avec les représentants de la profession, comme cela s’est fait avec les enseignants de médecine pour aboutir à un programme national détaillé en 367 points.
Les pouvoirs publics n’ont plus le choix
Le problème, c’est que les représentants des psychologues refusent une telle approche. La profession est trop divisée pour s’accorder ne serait-ce que sur les méthodes valides pour établir des connaissances et sur les critères d’efficacité des psychothérapies. Résultat, sous prétexte de maintenir la profession unie en taisant les divisions, ses représentants sont incapables de trancher et s’arc-boutent sur l’idée de préserver le titre unique de psychologue sans aucune autre exigence que la coquille vide actuelle. Derrière les grands mots d’éthique, de non-standardisation, d’autonomie, de discernement, d’incertitude, de singularité, de créativité, c’est en fait le corporatisme qui est privilégié sur les intérêts des patients.
Les pouvoirs publics qui souhaitent faciliter l’accès aux psychothérapies n’ont maintenant d’autre choix que de le faire de manière sélective : dans certaines indications précises, rembourser certains actes précis, accomplis par des psychologues-professionnels de santé sélectionnés sur un cahier des charges précis, donnant des garanties sur la qualité de leur formation et leur qualification à mener certaines formes de psychothérapie. Les facultés de psychologie auront le choix de proposer ou non des formations correspondant à ces critères. Et les étudiants auront le choix de postuler à des formations donnant accès à ce statut, ou à d’autres. Compte tenu du sous-emploi chronique dans la profession, on peut espérer que les nouvelles formations attireront de nombreuses candidatures, et que les facultés suivront.
Faute pour les organisations représentatives d’avoir pu trouver un consensus au sein de la profession, les psychologues risquent ainsi de se trouver scindés en deux : les psychologues-professionnels de santé, ayant suivi une formation conforme au référentiel national, aptes à pratiquer les psychothérapies efficaces, et pouvant faire bénéficier leurs patients du remboursement de leurs soins. Et les autres.
Franck Ramus, chercheur au CNRS et à l’Ecole normale supérieure (Paris)