Peinture : chez Maurice de Vlaminck, le colosse instinctif
Tout est paisible à Rueil-la-Gadelière, commune de 500 âmes aux confins de la Beauce, du Perche et de la Normandie. Sur la place, face à la mairie, trône le buste d’un illustre résident, Maurice de Vlaminck (1876-1958), immortalisé par le sculpteur Paul Belmondo. A quelques centaines de mètres, dans le cimetière, sur la tombe du peintre sont gravés ces mots : "Je n’ai jamais rien demandé, la vie m’a tout donné. J’ai fait ce que j’ai pu, j’ai peint ce que j’ai vu."
Mais il faut gagner le hameau de la Tourillière pour entrer dans l’intimité d’un homme qui trouva ici une retraite à la mesure de son inspiration. Cette longère, découverte en 1925 lors d’un périple à moto avec sa deuxième femme, Berthe Combe, il l’achète sur un coup de tête, sans même en visiter l'intérieur, pour fuir la vie parisienne. Il y adjoint une tour, élève ses deux plus jeunes filles qu’il laisse pousser en toute liberté dans un domaine où s’égaillent animaux de la ferme et chevaux.
Tout peindre
Entre les murs restés dans leur jus, le temps s’est arrêté. Les centaines de statuettes d’art primitif, que Vlaminck fut l’un des premiers à collectionner, sont partout. Dans la salle à manger et sa cheminée de pierre, dans l’atelier attenant, gorgé de lumière, ou le bureau, qui raconte l’écrivain, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, romans, poèmes ou essais – pas toujours tendres pour ses pairs. Car l’autodidacte, qui refusa toute formation académique pour donner libre cours à son instinct, avait le compromis en horreur.
Impressionniste tâtonnant à ses débuts, il pratique la course cycliste pour survivre, puis devient un pionnier du fauvisme au côté de son ami André Derain et de Matisse, lors du fameux Salon d’Automne de 1905, la "cage aux fauves" sous la plume des critiques. De la couleur pure, vibrante, caractéristique du courant, il passe sous influence cézannienne, qu’il conjugue un temps au cubisme, avant d’adopter un style plus lyrique, plus tourmenté. C’est l’ultime période, celle de la Tourillière, quand, au cours des trente-trois dernières années de sa vie, le colosse au caractère bien trempé peint ce qu’il a sous les yeux avec la fougue d’un Ruisdael : ciels orageux, neige boueuse, villages désertés, natures mortes aux empâtements prononcés.
"La peinture, c'est comme la cuisine"
Aujourd’hui, la demeure s’appelle "Maison Vlaminck", le nom du fonds de dotation créé en 2018 par Godelieve, la dernière fille de l’artiste, pour promouvoir l’œuvre de son père. Au décès de la benjamine en 2021, l’arrière-petite-fille de Maurice, Frédérique Girondeau, reprend le flambeau et développe, aux côtés de son mari Pascal et de leur fils Mathieu, une programmation événementielle : visites guidées, accrochages thématiques élaborés à partir des 73 tableaux et des archives conservés ici, déjeuners à la table du peintre, qui aimait à dire que "la peinture, c’est comme la cuisine. Cela ne s’explique pas. Cela se goûte".
Samedi 14 juin sera fêté le centenaire de l’installation de Vlaminck à la Tourillière par des festivités qui viendront rappeler son penchant pour la bonne chère, et pour la musique tzigane qu’il écoutait, pipe au bec, en compagnie parfois de visiteurs célèbres : Chagall, Van Dongen, Simenon ou Joséphine Baker, tous tombés sous le charme de l’endroit. Et de celui d’un maître de maison qui revient en force sur la scène européenne, comme outre-Rhin, à Postdam puis à Wuppertal, où une grande rétrospective vient de lui être consacrée.