Comment le self-défense permet de mieux réagir dans des situations de violences ?
Certaines sont restées debout. Les bras croisés. Près de la porte. D’autres ont préféré s’asseoir. Regards interrogateurs dans l’attente. Gobelet de café entre les mains. Le lieutenant Allard se positionne au centre de la pièce. Il fait un signe. La séance va commencer. Vendredi 24 novembre, en amont de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, l’association Femmes en action, militons ensemble (Fame) s’est associée au service Horizon, l’accueil des victimes de violences conjugales d’Alis Trait d’Union, pour organiser une séance de self-défense avec la gendarmerie. Deux heures pour acquérir certains réflexes.
Le 3919 peut être composé à tout moment.
Toutes se positionnent en demi-cercle. Face au lieutenant. Ce dernier aborde la séance avec humour. "On ne va faire ni pompe, ni abdos. Vous ne deviendrez pas des ninjas à la fin." Lui est entraîné au self-défense. Il anime régulièrement des ateliers. "Là c’est différent. Ce sont des victimes." Il est venu avec l’adjudant Pruneyre. À deux, ils pourront montrer sans impliquer les participantes.
Le gendarme prévient d’emblée. "Si ça ne le fait pas, ça ne le fait pas. Vous pouvez sortir, prendre l’air, en discuter." Une dizaine de paires d’yeux fixe les deux hommes. Puis France Berry, intervenante sociale à l’Horizon.
"L’idée est de vous donner des billes pour être plus en confiance. Pour mieux anticiper."
Elle s’écarte. Place à la pratique.
"Avant tout, la première défense, c’est de partir, expose le lieutenant Allard. Quand on peut. Si on vous agresse, il faut s’en aller." Des sourcils se lèvent. "Quand on peut."
Le lieutenant pose le cadre. Celui de la légitime défense. "Pour se défendre, il faut que cela soit fait tout de suite et proportionnellement. Si l’agression s’arrête, la défense aussi." Selon l’agent, montrer une volonté de se défendre reste un premier signe pour dissuader. La posture importe.
Réagir pour se dégager"On va commencer la notion de saisie." Le lieutenant indique à l’adjudant de lui prendre le poignet. "Il y a toujours un côté plus fragile où il est possible de sortir. Il suffit de tourner le poignet, tirer d’un coup sec et se dégager." Les réactions s’enchaînent. Dubitatives. "Mais si on a un petit poignet ? Sa main fait le tour !" Le gendarme invite les participantes à essayer avec une partenaire. Des binômes se forment. "Ça marche !"
Les femmes se tiennent en cercle. Le lieutenant au milieu. Le premier test a été validé. La curiosité l’emporte. Le gendarme dévoile d’autres de ses astuces. Un coup de pied au tibia dans un cas.
"Si la concentration de force du gars est attirée ailleurs, il est plus facile de se libérer."
Le gendarme lève les coudes, comme pour se protéger la tête et fonce sur son collègue. "Si la personne se rapproche, on engage la notion fœtale. Tête et coude en avant. Vous plongez vers lui." Tête protégée, torse, clavicule et biceps touchés. "S’il n’y a pas le choix, vous y aller. Il faut faire comprendre que “stop”." À l’inverse du réflexe de se détourner. "Après, il faut réagir derrière." Penser à se dégager vers l’extérieur. Garder son agresseur et le danger en face de soi.
Certaines participantes se libèrent. Elles passent d’un geste hésitant à un mouvement assuré. D’autres préfèrent encore observer. Toutes sont dispersées. "Dans les violences à domicile, un travail beaucoup plus long d’emprise est souvent à l’œuvre. Le cycle est d’abord psychologique", énonce le lieutenant Allard. Le travail de posture devient plus difficile. Une participante s’écarte sur une chaise. "En vrai, il y a les cris, la parole. Cela fait presque plus mal que les coups."
Remuer le passéDes visages se sont fermés. L’air grave. Le lieutenant Allard hésite. Et poursuit. "L’agression la plus courante reste celle de plaquer au mur. L’agresseur est focalisé sur le cou. Vous pouvez lever le bras, le passer de l’autre côté, tourner et vous dégager." Le passage à la pratique est aléatoire. "Cela rappelle des choses alors vas-y doucement." La séance ne forcera personne.
"Moi, j’ai eu les bras plaqués comme ça." Une femme saisit ceux du gendarme pour imager son propos. "C’est pareil. On se baisse. On se tourne et on se dégage." La fin de l’atelier approche. Les questions fusent encore. Et par terre ? "Par terre, c’est plus compliqué. Il faut faire l’œuf. Se protéger la tête." Et les cheveux ? Et s’il a une arme blanche ? "En tant que femme, il y a la tétanie, la peur", rétorque une autre participante. "Il n’y a pas de solution miracle, confie le lieutenant Allard, conscient des limites de l’exercice hors contexte. Il faut bouger. Montrer son désaccord."
Le gendarme met fin à la séance. Chacune repart. Furtivement. Ou par la discussion. "Quand est-ce qu’on refait ça ?", glisse une femme à Christelle Mansion, de l’Horizon. Des billes ont été lancées.
L’Horizon. Une semaine intense de mobilisation Le service de l’Horizon s’est mobilisé dès le lundi 20 novembre lors d’une table ronde sur le côté pénal avec le parquet et la gendarmerie. Les intervenantes ont été auprès des élèves de 3e des collèges Saint-Julien et Lafayette pour effectuer de la prévention. Contact au 06.40.07.38.82.
Fame. L’association évolue Après plus d’un an d’existence, l’association Fame reçoit de plus en plus de sollicitations. Leur course sera reconduite le 10 mars. Fame cherche toujours un local et des financements pour s’installer. Contact au 07.57.46.66.27.
Gendarmerie nationale. Des référents violences et des formations Avec 64 interventions entre le 1er janvier et le 31 octobre sur des différends et violences conjugales (contre 57 en 2022), les gendarmes de la compagnie de Brioude reçoivent des formations spécifiques, notamment par la Maison de protection des familles au Puy-en-Velay. Pour tout signalement, appeler le 17 ou le 3919 pour les victimes.
Sensibiliser la jeunesse, ces adultes de demain
Les couleurs vives apparaissent sur les dalles du parvis de la mairie. Avec, les mots "lune de miel", "tension", "crise", "justification" et "emprise". Jeudi 23 novembre, six jeunes de la Mission locale de Brioude ont inscrit sur le sol le cycle de la violence. Cette action symbolique marque la clôture de différents ateliers menés pour sensibiliser les jeunes sur ce sujet avec deux associations.
Les peintures marquent au sol le cycle de la violence.
"Vous avez réfléchi à une phrase ?" Marie Laurençon, conseillère au sein de la structure, accompagne Alexia, Louiza, Shana, Luc, Théo et Nell dans la réalisation de la peinture. "La Mission locale appartient au réseau violences, explique la référente. Nous avons reçu l’association Femmes en action, militons ensemble (Fame). Jennifer Rodrigues a livré son témoignage." Lors d’un second atelier, l’Horizon a poursuivi le travail de sensibilisation auprès de ce groupe de volontaires.
"Cet après-midi marque la concrétisation de ces ateliers." La Mission locale participe à une action pensée par le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF). "Ils proposent des pochoirs. Nous leur enverrons une photo après réalisation." Les participants ont souhaité agrandir les mots apposés. "Il faut accrocher l’œil. Toucher le plus de monde possible." Chacun a appliqué la trace de la paume de la main en guise de signature.
"Les violences restent des sujets sensibles. Certains sont touchés de plus ou moins près."
Des jeunes restent en retrait. D’autres sont particulièrement impliqués. "C’est important de sensibiliser et montrer que ce n’est pas normal, énonce Nell. On sait que cela se passe. On ne l’entend pas. Tout le monde devrait être au courant." Les témoignages ont marqué ces jeunes de 16 à 21 ans. "On voit que d’autres personnes l’ont vécu. Lorsque les gens parlent librement, c’est un premier pas pour aller bien." Les dernières phrases sont inscrites. Les pots de peinture rangés. Et une interpellation dans l’espace public amorcée.
Lucile Bihannic