De passage en Creuse, l’astrophysicienne Sylvie Vauclair parle du rôle essentiel que jouent les femmes dans les sciences
Cette 3e édition du Mois de l’espace est consacrée aux femmes qui ont œuvré dans ce domaine, vous êtes l’une d’elles.
Je serai présente pour discuter autour du film documentaire de Dominique Regueme, Big Bang, l’appel des origines. Il a interviewé six chercheurs et parmi ces intervenants il y a deux femmes dont moi-même. C’est l’occasion de mettre en avant l’importance des femmes dans la science. C’est quelque chose de récent parce que dans le passé, quand les femmes n’avaient pas le droit d’écrire un article scientifique, il fallait qu’elles l’écrivent sous le nom d’un homme.
Pendant très longtemps, on ne parlait tout simplement pas des femmes. Elles étaient là, elles travaillaient au même niveau que les hommes mais les médias n’en parlaient pas. À la télévision par exemple, on interviewait des hommes parce qu’ils étaient l’archétype du savant. Les gens ont l’impression qu’il a beaucoup moins de femmes dans ce domaine mais en fait, c’est qu’on ne leur donne pas la parole.
Et les femmes elles-mêmes n’ont pas l’habitude de se mettre en avant, c’est aussi quelque chose de caractéristique que je connais bien : les hommes n’hésitent pas à dire “Moi je fais des choses extraordinaires”, “Moi je fais ceci, je fais cela”. Les femmes ne disent pas ça.
Vous êtes astrophysicienne, est-ce que c’était un rêve petite fille ?
J’ai toujours eu envie d’être scientifique, j’ai toujours aimé les sciences. Il y a une sorte de continuité depuis mon enfance. Mais j’aime bien écrire aussi, j’ai aussi un petit côté littéraire et philosophe mais j’ai toujours eu envie de faire une carrière de scientifique. J’avais une maman qui s’intéressait aux étoiles pour des raisons plus poétiques liées à la mythologie des constellations. Enfant, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je disais astronome ou prof de maths. Et puis j’ai fait des études scientifiques, j’ai découvert les sciences physiques et ça m’a beaucoup intéressée. À l’université, j’ai suivi des études de physiques et quand le moment est venu de choisir une thématique pour faire de la recherche, j’ai tout naturellement choisi l’astrophysique.Illustration
Vous avez étudié dans les années 1960, est-ce que c’était encore un milieu très masculin ?
À l’université, il n’y avait pas de discrimination parmi les enseignants entre les garçons et les filles. Puis il y a eu cette période de classe préparatoire, dans un lycée, où les filles étaient traitées comme les garçons mais avec l’idée qu’elles faisaient des études mais que ce serait pour être ensuite de bonnes mères de famille, quand les hommes, eux, deviendraient des gens important. Ensuite, au début de mes années de recherche, j’ai eu la chance de me retrouver dans un laboratoire qui était dirigé par Evry Schatzman, un professeur que le public n’a jamais beaucoup connu mais qui a été pourtant fondamental pour l’astrophysique française. Et il avait totalement intégré l’égalité hommes-femmes.
Il y avait des femmes dans son labo et il n’y avait, dans le travail scientifique, dans les relations, aucune discrimination de genre alors qu’il y en avait ailleurs. J’ai aussi eu l’occasion, au fil de mon travail, de partir en famille aux États-Unis. Et ça a été la douche froide pour moi, je me suis retrouvée dans des milieux où les gens avaient de l’estime pour moi davantage parce que j’étais quelqu’un de spécial justement parce qu’il n’y avait pas de femmes dans la recherche. C’est là que je me suis rendu compte que j’avais beaucoup de chance en France et en particulier dans ce laboratoire.Nébuleuse dans l'espace
Pendant ce mois, il y a eu notamment la projection du film Les Figures de l’ombre, qui illustre, au début du XXe siècle, la place qu’on réservait à ces femmes, considérés comme des scientifiques de seconde zone, en plus afro-américaines, dans le domaine de la recherche spatiale.
Oui, totalement. D’ailleurs, il y a de nombreux exemples où des travaux réalisés par des femmes ont été attribués à des hommes. À l’époque, elles pouvaient réaliser un travail, obtenir des résultats et ces résultats étaient publiés sous le nom d’un homme. Dans notre société actuelle, il y a désormais cette prise de conscience et une reconnaissance de ces femmes qui ont été spoliées.
Je pense à Jocelyn Bell, qui a découvert les pulsars à la fin des années 1960. Les pulsars, ce sont des restes d’étoilés très denses qui tournent et qui envoient régulièrement des faisceaux de lumière, un peu comme des phares. C’est une découverte extrêmement importante qui a beaucoup de conséquences.
Jocelyn Bell a fait cette découverte pendant qu’elle faisait sa thèse, à Cambridge, sous la direction du professeur Antony Hewish. Eh bien, en 1974, le prix Nobel de physique a été attribué à son directeur de thèse.
Jusqu’au début du XXe siècle vous savez, beaucoup de femmes étaient employées pour faire des calculs, on les appelait les “computers” (“ordinateurs”, N.D.L.R.), c’était des groupes de femmes qui faisaient des calculs compliqués mais au service de chercheurs hommes. C’était la même chose pour les calculs de la bombe atomique. On parlait du « harem de monsieur Pickering », Edward Charles Pickering, qui étaient le chef. Parmi elles, l’astronome américaine Henrietta Leavitt qui, à la fin du XIXe siècle, a découvert comment mesurer les distances d’étoiles. Pickering lui a dit que ce n’était pas son travail de faire des découvertes… À présent, personne ne cite Pickering, on cite Henrietta Leavitt.
En 2023, la science fait désormais plus de place aux femmes ? Elles sont désormais davantage sur le devant de la scène ? Je pense à Sophie Adenot, cette Française qui fait partie des cinq spationautes qui rejoignent l’Agence spatiale européenne…
Je crois qu’on est arrivé à un moment où on reconnaît les femmes du passé et où les femmes actuelles sont désormais reconnues. Ceci dit, dans les sections scientifiques des universités et des grandes écoles, il n’y a, malgré ça, pas beaucoup de filles et elles sont une minorité dans les carrières scientifiques, c’est très inquiétant alors qu’il y a eu un pic il y a vingt, trente ans. J’ai enseigné très longtemps à l’université, il y a eu une période où il y avait pour moitié de filles et pour moitié de garçons dans mes cours. Avant que je prenne ma retraite, il y avait zéro fille pour vingt garçons… Peut-être que si on leur montre des modèles, si on met davantage encore les femmes en avant, ça donnera envie aux jeunes filles de se lancer à nouveau. Mais je crois qu’il y a eu quand même une grande avancée dans la reconnaissance des femmes comme actrices de la société, que ce soit dans le domaine scientifique ou dans d’autres domaines et pas seulement comme actrices d’une vie de famille. C’est important. On y est, en tout cas dans nos sociétés occidentales.
Au cinéma. Big Bang, l’appel des origines, vendredi 1er décembre à 19 h 30 au cinéma Le Sénéchal à Guéret (gratuit) dans le cadre de la 3e édition du Mois de l’espace, « Les femmes à la conquête de l’univers ». Un temps d’échange avec l’astrophysicienne Sylvie Vauclair est organisé à la fin de la projection.
Propos recueillis par Julie Ho Hoajulie.hohoa@centrefrance.com