"On perd des heures à faire de la comptabilité" : les pharmaciens face aux défis de la rentrée
Sur le papier, l’élargissement des prérogatives des pharmaciens semble être une bonne idée. Dans les faits, il vient ajouter une charge supplémentaire aux professionnels de santé qui pâtissent déjà d’un manque de moyens – leurs charges ayant augmenté en raison de l’inflation – et pourraient à nouveau faire face à une triple épidémie, Covid-19, bronchiolite et grippe, cet automne.
Il y a un mois, la Première ministre, Elisabeth Borne annonçait en effet que les pharmaciens étaient désormais autorisés à prescrire des antibiotiques aux patients atteints d’infections urinaires ou d’angines. Quelques semaines plus tôt, déjà, un décret ouvrait officiellement toutes les étapes de la vaccination aux pharmaciens – ainsi qu’aux infirmiers et aux sages-femmes – pour la prescription ou l’injection de l’ensemble des vaccins obligatoires et recommandés.
Pour l’exécutif, l’objectif est clair : désengorger les cabinets médicaux, les urgences, et libérer du temps médical à l’heure où l’on manque sévèrement de médecins. En 2022, deux tiers des médecins ont déclaré avoir refusé des nouveaux patients comme médecin traitant. Ils étaient 53 % en 2019, d’après le rapport de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) publié le 25 mai dernier. La triple épidémie de Covid, grippe et bronchiolite, l’année dernière, avait ainsi mis en exergue le manque de personnel soignant.
"Adhésion à la prévention vaccinale"
Si la perspective d’une résurgence conjointe de ces épidémies cet automne effraie les médecins, comme l’épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale Antoine Flahault, interrogé par L’Express le 25 septembre, l’espoir des pharmaciens en l’efficacité de la vaccination et le traitement préventif de la bronchiolite reste grand. "On a des raisons d’être optimistes cette année. L’adhésion à la prévention vaccinale est de plus en plus forte. Les stocks de Beyfortus, traitement préventif de la bronchiolite pour les nourrissons, ont par ailleurs été liquidés dans les pharmacies qui sont obligées de faire de nouvelles commandes", constate Martial Fraysse, docteur en pharmacie et membre de l’Académie nationale de pharmacie. Et d’ajouter : "La crise sanitaire a entraîné un changement de paradigme au sein de la population qui est moins méfiante qu’avant. Les gens adhèrent davantage à des produits qui sont de qualité et sûrs pour la prévention".
Mais quand bien même les pharmacies ne sont pas confrontées à de fortes vagues d’épidémies cette année, peuvent-elles mener à bien leurs nouvelles missions ? "Le problème ce n’est pas de savoir si on est capables de le faire, mais plutôt comment peut-on le faire ? Car on nous demande d’en faire plus avec moins de moyens", souffle Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), interrogé par L’Express. Si les moyens alloués aux pharmacies ont augmenté pendant la crise sanitaire, ceux-ci ont depuis baissé. Dans une enquête dont les résultats ont été révélés lors d’une conférence de presse sur les rémunérations de la pharmacie cette semaine, le président de l’USPO a expliqué que 90 % des pharmacies ont vu leur trésorerie se dégrader.
"Pour 20 minutes de travail, un pharmacien est payé 5 euros"
Les raisons de cette baisse sont multiples mais l’augmentation des charges des salaires en raison de l’inflation est particulièrement pointée du doigt. La hausse des prix de l’énergie touche la filière pharmaceutique qui a besoin d’électricité pour produire les médicaments et leurs contenants "or, on l’oublie souvent", selon Philippe Denry, le vice-président de Fédération des Syndicats Pharmaceutiques de France (FSPF). "Effectuer des rappels vaccinaux ou réaliser des tests angine pour savoir si on dispense ou non un antibiotique est important et on est volontaires pour ça. Mais aujourd’hui, pour 20 minutes de travail, un pharmacien est payé 5 euros, ce n’est plus possible", souligne Pierre-Olivier Variot.
Une réalité qui n’arrange en rien la baisse d’attractivité de la profession. Sur les trois dernières années, près de 3 000 places n’ont pas été pourvues en deuxième année de faculté de pharmacie, avec près de 471 places en 2023. "Il manque environ un professionnel par officine, soit près de 20 000 personnes, ce qui est énorme, admet Martial Fraysse. La filière serait peut-être moins tendue si les pharmaciens ne perdaient pas, chaque semaine, des heures à faire de la comptabilité à la recherche de produits en pénurie. Mais c’est autre problème…" En France, le nombre de signalements de ruptures de stock de médicaments et de risques de rupture a atteint des niveaux inédits en 2022. En 2023, 37 % des Françaises et Français ont déclaré avoir été confrontés à des pénuries de médicaments, selon la commission d’enquête sur la pénurie de médicaments du Sénat.
Au mois de novembre, le volet économique des négociations conventionnelles entre la profession et l’assurance-maladie doit s’ouvrir. L’objectif est simple : que l’inflation subie par les officines et leur manque de personnel soit pris en compte. "On souhaite que les préparateurs en pharmacie soient pleinement impliqués pour prêter main-forte aux officines", assure Philippe Denry. Car à terme, le risque est que la pharmacie n’attire plus du tout les nouvelles générations : "On apprécie de se voir confier de nouvelles missions mais si notre politique salariale n’est pas assez dynamique, on ne sera plus compétitifs. Les pharmaciens travaillent le week-end, ils sont toujours debout et n’ont pas droit au télétravail alors si en plus on est mal rémunérés… Le métier est beau mais il faut que chacun s’y retrouve."