De l’encens au oud, le parcours olfactif d'un nez orientaliste
C’est à la faveur d’un stage d’été chez Charabot, à Grasse, qu’à, à peine 20 ans, Christopher Sheldrake a vu son destin s’écrire dans les fragrances. Devenu, au fil de ses multiples créations, un nez de renom, il collabore avec Chanel, Quest, et surtout Serge Lutens, pour lequel il crée nombre de flacons emblématiques, dont, en 1992, le révolutionnaire Féminité du Bois, premier parfum boisé féminin, ou, plus récemment, l’épicé Poivre Noir. Sa fascination pour les senteurs orientales, dont il n’a cessé d’explorer l’univers et les origines, est connue de tous les esthètes et lui vaut aujourd’hui d’être l’homme-orchestre d’un parcours olfactif pour accompagner l’envoûtante exposition Parfums d’Orient déployée à l’Institut du monde arabe (IMA)*, sous la houlette des historiennes de l’art Hanna Boghanim et Agnès Carayon. Le parfumeur s’est livré à L’Express au cours d’un entretien bien senti.
L'Express : On peut dire que vous êtes né dans les senteurs...
Christopher Sheldrake : Oui, je suis né à Madras, où mon père dirigeait une usine d’extraction d’épices et de matières premières utilisées dans les parfums. Cela a été pour l’enfant que j’étais l’éveil de ce que nous avons tous : un nez. Cette mémoire associée à une odeur que généralement nous utilisons sans réfléchir. En Inde, j’ai construit un langage olfactif constitué de mémoires : les effluves de teck et de santal des meubles, l’ambre des plages au soleil couchant, les forêts d’eucalyptus dans les collines de Kodaikanal, les moissons à la moiteur parfumée, les épices des marchés en plein air… Quand je suis rentré en Angleterre à l’âge de 11 ans, où il y avait beaucoup moins d’odeurs et où elles étaient très différentes, j’ai eu une conscience très claire de ce changement olfactif. Le métier de parfumeur, c’est cela : ramener l’odorat dans le conscient.
Par la suite, devenu "nez", vous avez donné libre cours à votre fascination pour ces parfums orientaux dont l’IMA retrace aujourd’hui les origines et les usages…
Bien que je sois un créateur de mon époque, j’ai toujours été fasciné par l’origine des matières premières. Découvrir comment l’Ylang Ylang, cette fleur exotique qui pousse dans les arbres des Comores, et qui est originaire des Philippines, est arrivée jusqu’à nous. Savoir qui a eu l’idée de mettre dans un parfum l’ambre gris provenant du cachalot, qui flotte pendant des dizaines d’années avant de s’échouer sur les plages et de prendre peu à peu l’aspect d’un caillou. Connaître l’histoire du Oud, le précieux bois d’Agar qui pousse en Orient et qui, infecté par un champignon, produit une senteur divine.
Diriez-vous que vous êtes un parfumeur orientaliste ?
Oui, absolument. J’ai très tôt été intrigué par Le Cantique des cantiques, qui est aussi évoqué dans l’exposition, et qui m’a permis de plonger dans le monde des parfums sacrés. Grâce à mon métier, j’ai beaucoup voyagé, beaucoup lu, et pris l’habitude de consigner dans un carnet mes découvertes personnelles et les révélations glanées chez Flavius Josèphe, Pline l’Ancien, Théodore Monod, José-Marie Bel ou dans l’Ancien Testament.
Quelles sont les senteurs emblématiques d’Orient ?
Les plus anciennes, qui remontent à quelques millénaires, sont la myrrhe et l’encens, provenant des deux rives de la mer Rouge : Ethiopie, Somalie, Yémen, Oman. Il y a une forte concentration d’ingrédients utilisés pour les parfums au Moyen Orient et en Inde, qui étaient alors des trésors échangés sur les routes de commerce. On peut aussi citer bien sûr le safran d’Iran, la rose de Syrie ou celle d’Arabie saoudite, le Taïf.
Le parfum d’Orient est-il plus fort, plus prononcé que l’occidental, ou est-ce une idée reçue ?
On a souvent cette idée qu’un parfum oriental est épicé, chargé en notes animales comme le musc, et c’est vrai qu’il est souvent plus sensuel, charnel, opulent. Il y a une richesse, une profondeur. La parfumerie européenne prise davantage la fraîcheur, avec des notes de muguet, de rose... Mais j’ai très peur de généraliser car, sous nos latitudes, on aime aussi les notes vanillées, épicées, les senteurs baumées, boisées, résinées. C’est simplement qu’en Occident il y a plusieurs tendances et qu’elles existent en même temps.
Pour l’exposition, vous avez créé une trentaine de senteurs.
Oui, avec l'aide, pour certaines, du parfumeur Nisrine Bouazzaoui. Il s'agit, à travers ces arômes, d'expliquer ce qu’est la parfumerie orientale. On rentre ainsi dans l’exposition par les ingrédients : l’ambre gris du cachalot, le musc qui vient du chevrotin entre Sibérie et Himalaya, le Oud à la note très sensuelle, les fleurs, dont le Safran qui est l’ingrédient clé dans la parfumerie arabe – même le prophète en parle ! -, le jasmin de la nuit ou Mesk Ellil en arabe, qui s’ouvre la nuit et dégage une odeur très particulière...
Vous avez également conçu une table des parfums qui sollicite directement le public…
L’idée, c’est de décomposer une fragrance pour que le visiteur comprenne, avec son nez, comment elle est fabriquée. Par exemple, j’ai décomposé un parfum ambré, avec d’abord une première composante, le ciste labdanum, une plante qui pousse autour de la Méditerranée, puis elle est associée aux notes de baume vanillées et enfin enrichie d’une note fraiche de géranium et coriandre.
Est-ce compliqué d’introduire des éléments olfactifs dans une exposition ?
Notre parti-pris a été de proposer une variété suffisamment grande de notes qui permettent aux visiteurs, une fois le parcours terminé, d’avoir une mémoire globale de tout ce qu’ils ont vu : les objets, dont certains très anciens, autour de la parfumerie orientale, les photographies, les vidéos, les sons. Malgré les contraintes logistiques qu’elles imposent, je suis convaincu qu'on verra de plus en plus d’expériences multisensorielles dans les musées. L’important, c’est que cela ne tourne pas au gimmick, que les associations restent authentiques.
* Exposition à découvrir jusqu’au 17 mars 2024 à l’Institut du monde arabe, à Paris.