Immigration : pourquoi la Tunisie n’est pas un allié fiable
Giorgia Meloni, la cheffe du gouvernement italien, affiche un grand sourire. A ses côtés, Mark Rutte, Premier ministre néerlandais, et Ursula von der Leyen, cheffe de la Commission européenne, eux aussi satisfaits. Seul le président tunisien Kaïs Saïed garde un air sévère. Nous sommes le 16 juillet 2023, à Tunis, et les représentants de l’Union européenne se sont déplacés en nombre pour finaliser un "partenariat stratégique" avec la Tunisie. A la clef, des enveloppes de plusieurs millions d’euros : 105 millions pour lutter contre l’immigration irrégulière, ainsi que 150 millions d’aide directe pour aider le pays à faire face à ses graves difficultés économiques. A cela s’ajoute un certain nombre d’aides déjà prévues avant l’annonce, de l’ordre de plus de 80 millions. Pour l’UE, et notamment la cheffe du gouvernement italien, qui avait fait de la question migratoire l’élément central de sa politique, cette alliance vient de la nécessité d’un partenaire fiable dans la lutte contre l’immigration clandestine. L’accord, dont les modalités concrètes n’ont pas encore été mises en œuvre, rappelle celui signé en 2015 avec le président turc Recep Tayyip Erdogan. A l’époque, l’Europe est confrontée à la plus importante vague de migrants de l’histoire récente, venue de la Syrie en guerre.
"Mais c’est 4 milliards que l’UE verse alors à la Turquie", rappelle Pierre Vermeren, professeur d’histoire à Paris I et spécialiste du Maghreb. Ce que la photo de mi-juillet préfigure, c’est l’insatisfaction du président tunisien face à ce qui a été obtenu. Une insatisfaction qui aura des effets concrets : l’arrivée de milliers de migrants mi-septembre sur l’île de Lampedusa. Difficile de croire que la police tunisienne ait été débordée et n’ait pas pu contrôler les flux. Comme le confirment plusieurs interlocuteurs, l’appareil sécuritaire, héritier de l’époque de l’ancien dictateur Ben Ali (renversé par le printemps arabe en 2011), fonctionne. Il paraît impossible qu’autant de migrants aient quitté le territoire tunisien sans que ce dernier ait a minima fermé les yeux, voire laissé faire. L’Union européenne a compris le message : le 22 septembre, elle annonçait qu’elle commencerait à allouer "rapidement" 42 millions d’euros de l’enveloppe de 105 millions. Et qu’une aide budgétaire de 60 millions, déjà prévue avant la signature de juillet, sera déboursée dans les prochains jours. "Les Tunisiens ont besoin de se sortir de leur nasse économique", résume Pierre Vermeren. Le taux d’inflation a atteint 9,3 % en août, et la croissance au deuxième trimestre n’a pas dépassé 0,6 %, selon les chiffres officiels. Le budget tunisien est grevé d’une dette équivalente à 80 % de son PIB. Les négociations avec le Fonds monétaire international pour un prêt de 2 milliards de dollars restent au point mort. "Les Tunisiens ont des demandes d’équipements importantes (en bateaux, par exemple). Nous, occidentaux, devons être plus ambitieux sur les moyens à leur accorder en échange d’une coopération renforcée sur place, d’un vrai contrôle des frontières et de la mise en place d’une stratégie d’immigration par la Tunisie", assure le député Renaissance Benjamin Haddad, membre de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée.
Par ailleurs, sur place, "il y a une vraie crainte d’être submergé par une vague subsaharienne", explique Frédéric Encel, géopolitologue et chroniqueur à L’Express. Une crainte qu’entretient le président Kaïs Saïed : à plusieurs reprises, il a exhorté à lutter "contre les hordes de migrants clandestins" qui veulent "métamorphoser la composition démographique de la Tunisie". Dans le sud du pays, impossible de "limiter l’accès à des pistes désertiques sur plusieurs milliers de kilomètres", pointe Frédéric Encel. Du côté de la frontière libyenne aussi, difficile de verrouiller, ajoute Benjamin Haddad, qui précise : "Auparavant, 90 % des migrants partant à Lampedusa étaient des Tunisiens. Aujourd’hui, il y en a moins de 10 %. Ils viennent surtout du Soudan, du Burkina Faso, du Mali…" Face aux conditions d’accueil en Libye, qui, depuis le mémorandum de 2017 avec l’Italie, applique une politique très dure, la Tunisie apparaît aussi comme un point de passage plus simple, et plus ouvert. Pour Matthieu Tardis, directeur du centre de recherche Synergies migrations, même s’il est trop tôt pour faire le bilan, "l’erreur est toujours la même : on passe des accords, principalement sécuritaires, avec des pays qui ne sont pas fiables, comme c’est le cas pour celui conclu avec le président tunisien Kaïs Saïed. La Tunisie, seul pays qui avait réussi une transition démocratique après les révolutions arabes, est en train de sombrer politiquement." Contrairement à la Turquie, Bruxelles a du mal à avoir des interlocuteurs de l’autre côté de la Méditerranée, assure un parlementaire européen. Difficile alors d’espérer construire un partenariat fiable et durable.